Quelle singulière idée de monter aujourd'hui Tête d'Or, que sa metteuse en scène, Anne Delbée, considère comme antithétique d'un « goût pour l'anatomie des choses et des êtres » qui, selon elle, caractérise notre époque. D'autant que, faisant la part belle à la démesure et au kitsch, son spectacle joue sur l'exhibition gestuelle et vocale, au point de renvoyer précisément à l'esthétique qu'elle dénonce. Une mise en scène emphatique sauvée (parfois) par deux de ses interprètes.

Écrite lorsque le jeune Claudel, du haut de ses vingt et un printemps, contemple avec dégoût le « bagne matérialiste » que constitue pour lui la France de la Belle Époque, Tête d'Or renvoie à deux expériences déterminantes pour son entreprise d'écriture : l'une, esthétique, est sa découverte de Rimbaud. L'autre est spirituelle, puisqu'il s'agit de l'illumination mystique qui l'a terrassé le jour de Noël 1886. Le drame, tout plein d'une frénésie confuse et enragée, est parsemé d'instants de grâce où, sans adhérer à la foi claudélienne, on ne peut qu'être ébloui par le verbe claudélien. Celui-ci est en effet écartelé entre deux forces antinomiques et complémentaires : l'attachement du sujet à son existence terrestre et l'aspiration du croyant à son dépassement.

Simon Agnel qui a enterrée son aimée et rêve déjà de gloire, met en déroute les ennemis de l'Empire avant de mettre à mort son souverain. Il veut fonder une nouvelle dynastie et étendre les frontières, mais son entreprise échoue lamentablement. Il finit par mourir auprès de la Princesse qui, de son côté, a été crucifiée à un arbre. Le drame montre donc l'échec d'un projet de réalisation de soi dans la gloire et la munificence et symétriquement, la reconnaissance de la part du héros, de l'existence d'un ordre transcendant auquel il finit par faire allégeance. Sa chute est ainsi concomitante d'une élévation à la conscience du divin.

L'empathie que semble ressentir Anne Delbée avec le texte, se manifeste malheureusement par une mise en scène illustrative et surchargée de kitsch. Le décor de la cour ruisselle d'or ; le héros et l'Empereur se livrent à d'emphatiques joutes verbales, ils gesticulent et s'immergent périodiquement dans une sorte de baignoire invisible aux spectateurs, mais qui a de quoi les laisser songeurs. Es-ce un baptême ? Le symbole de l'eau qui viendrait compléter les trois autres éléments (ciel, terre et feu des torches) afin d'inscrire le spectacle dans une "trétragonie cosmique" ? Devant l'incohérence générale du spectacle, de tels choix dramaturgiques laissent planer la confusion plus qu'ils n'éclairent le propos d'Anne Delbée.

Et puis, il y a ce kitsch qui paraît pleinement assumé, notamment dans le curieux passage où derrière la Princesse, des images de ballerines virevoltantes, en costume dorée, sont projetées sur le fond de scène. Là encore, on reste confondu (on sait que Claudel a commenté les ballets russes en décrétant que les sauts de Vaslav Nijinski était une victoire de la respiration sur le poids, mais quand même, on ne voit pas bien le rapport).

Thierry Hancisse, enfin, qui joue Tête d'Or, éructant dans la majeure partie du spectacle, se calme parfois, au contact de Clément Hervieu-Léger (Cébes) et de Marina Hands (la Princesse). Il faut les saluer tous deux d'avoir rendu palpable la substance même d'un texte, dans lequel l'approche de la mort donne douloureusement accès à la conscience de soi et fait accepter au héros déchu sa place dans la hiérarchie cosmique. À la fin de la pièce, lorsque Tête d'Or, promis, comme la Princesse à la mort, trouve la voie du salut, le spectacle frôle sa propre rédemption. En intégrant un regard réflexif sur lui-même, il laisse imaginer un autre Tête d'Or : débarrassé de son emphase, de son outrance, le spectacle aurait peut-être été en mesure de rendre le drame à ses tragiques interrogations.

Thierry Hancisse, en Simon Agnel, alias "Tête d'Or", caricature son personnage à l'envi : il n'est que fureur et démesure.

Tête d'Or
Paul Claudel
Mis en scène par Anne Delbée
Avec : Thierry Hancisse, Clément Hervieu-Léger, Marina Hands
Au Théâtre du Vieux Colombier, jusqu'au 14 mai.

Julie de Faramond



Sur le web :
- Le site du Théâtre du Vieux Colombier.


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