"À ceux qui craignent que Mike ait perdu le contact avec ses racines : oui, c'est sa propre Rolls Royce sur la pochette." Voilà qui résume The Hardest way to make an Easy living, le dernier album de Mike Skinner (aka The Streets). Le génie de la scène hip hop britannique revient avec un album plus léger, mais plus critique aussi : un gros baiser de Judas au monde des célébrités surmédiatisées. Et il embrasse avec talent.
Les ruptures font mal. Mais on essaye tous de trouver un moyen de passer le cap, sans trop de casse. Mike Skinner (l'homme qui écrit, compose et produit derrière The Streets) en avait tiré un album : A Grand don't come for free, une histoire d'argent perdu et d'amour trouvé, puis l'inverse. C'était en 2004 et il s'agissait d'un grand disque, une oeuvre sensible et intelligente. Skinner, déjà légèrement connu à l'époque, s'est vu propulsé en tête des charts, avec tournée mondiale à la clef, crise d'obésité fulgurante du porte-monnaie, accès illimité aux pharmacies poudreuses, et, bien sûr, la Célébrité avec un grand C.L'envers du décor
Un an et demi à se nourrir du grain vicié des stars au dollar facile n'ont pas complètement fait la joie de Mike Skinner, et The Hardest way to make an Easy living se présente comme le témoignage de son expérience de la célébrité. L'album commence (et s'achève) par une crise de panique, sur fond de fête cocaïnée, alcoolisée et dépersonnalisée. "Pranging out", ce premier titre, revient aux beats moîtes du premier album, Original Pirate Material, et rend à merveille l'aspect nauséeux (voire nauséabond) d'un mauvais trip mal entouré. Mais l'album s'engage ensuite sur un son résolument plus moderne et peaufiné, jouant sur les changements de tons aux niveaux textuel et instrumental.
Sur le propos, Skinner ne joue pas la victime éternelle des coulisses du succès, comme en témoigne l'excellente chanson "Memento Mori". Ces mots (traduction : "Souviens-toi que tu es mortel"), habituellement utilisés comme un mantra anti-matérialiste, servent ici de prétexte à l'élaboration d'une sorte de groove philosophique : "Memento Mori, c'est du latin et ça dit : Nous devons tous mourir. J'ai essayé et c'est carrément ennuyeux." Et oui. C'est plus drôle de conduire une Ferrari autour de Vegas sans permis.
Skinner passe aussi en revue les relations amoureuses, grand baromètre du people, dans un "When you wasn't famous" qui constitue un single parfait : accessible, inusable, avec une rythmique martelée, des instrus rigolotes et un refrain contagieux. Et puis parce que ses paroles comptent parmi les perles les plus cruelles mais vraies de l'album. A propos d'une chanteuse britannique avec qui Skinner dit avoir eu une aventure (sans la mentionner) : "De toute ma vie, je n'aurais jamais cru voir une popstar fumer du crack" ou "Considérant tout ce que t'as pris ces derniers temps, j'hallucine que tu sois aussi splendide à la télé."
Skinner fait aussi un détour sur les dérives onanico-artistiques de ses contemporains hypeux. "Hotel Expressionism", l'un des derniers titres de The Hardest way to make an Easy living, s'amuse à ironiser sur les poseurs sous cocaïne qui infestent les soirées mondaines, à balancer leurs clichés comme de grandes idées. Sur une musique quasiment trance, attaquée par de grosses nappes de synthé, Skinner redessine les roquets gueulards qui jouent les épaves au nom de l'art. " Composez votre humeur en utilisant vos si douleureux problèmes... Le mini-bar peut faire partie de l'art. "
Album cathartique
The Hardest way to make an Easy Living n'est pourtant pas qu'un album destiné à cracher dans la soupe du succès, Mike Skinner s'en sert aussi comme véhicule pour rendre hommage à son père, disparu juste après la sortie de A Grand don't come for free. Le résultat est un "Never went to church", sensible sans être gnan-gnan, sur le souvenir, les grandes mémoires et les petites bêtises du quotidien.

Naviguant avec une aisance incroyable d'un registre émotionnel à un autre, la nouvelle production des Streets remporte un double pari d'honnêteté : celui d'un successeur digne de l'album précédent, et celui d'un homme qui, dans l'ivresse et la gueule de bois du succès, continue de considérer sa musique comme une fin... et non un moyen. En plus d'être un très bon album, flirtant talentueusement avec la folie pure de la célébrité, The Hardest way to make an Easy living est sans doute le moyen le plus classe pour Mike Skinner de se remettre sur les rails... sans mauvais jeu de mot.
The Hardest Way to make an Easy living
The Streets
679 Recordings
Sortie le 11 avril
Sur Flu : - Le fil info The Streets sur Playlist, le blog musique de Flu - On vous donnait un lien vers l'album en écoute complète (uniquement cette semaine, vite !), via Playlist
Sur le web : - Le Site officiel de The Streets - Le blog Myspace de The Streets - La fiche biographique The Streets sur Ados.fr
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