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Le cinéma tient parfois à trois fois rien : un groupe de skaters latinos, une bande originale entre punk rock et hardcore, l'immensité géographique et fictionnelle de Los Angeles. C'est tout ? Oui, pas besoin de plus pour faire exister Wassup Rockers, dernier film d'un Larry Clark enfin libéré de ses complexes de sociologue et de moraliste.
Pour Clark, les êtres et leur contexte sont autant de visages, de corps et de paysages où le réel cohabite déjà avec la fiction. Ainsi, dès les premières images de Wassup Rockers, la fascination du réalisateur pour les adolescents situe la bande de skaters latinos dans une conscience de la représentation de soi. Bien que les acteurs jouent leur propre rôle ou portent leurs propres noms dans un film s'inspirant de leur vie à South Central, l'idéal de véracité importe peu. Seules comptent les images créées par ce milieu, par ces « kids ». Sapés comme les Ramones, jouant un hardcore entre McRad et Youth Brigade, ils sont constitués par une somme d'influences diverses. Le rôle de Clark est alors de recueillir ce monde et de focaliser en fétichiste sur le moindre aspect de leur apparence. Il se saisit de leur image et, fasciné par la jeunesse et le collectif, la rend séductrice.
Un défilé de personnages hauts en couleur
Obsédé par les utopies alternatives, le cinéaste trouve dans le milieu du skate une communauté de désir qui, autour d'un même objet, s'invente des modes d'existences urbains. Etre skater, c'est nouer des relations et des affinités singulières au moment clé de l'adolescence, être à la rencontre du monde, quitter le domicile familial pour la rue, la vie. Rien de plus normal alors que situer l'action de Wassup Rockers à Los Angeles, la capitale du skate que tout amateur connaît par cœur pour l'avoir vue mille fois en vidéo. Incidemment, cette ville fournit également à Clark un espace qu'il peut réconcilier avec son adoration de The Warriors (Les Guerriers de la nuit), un western urbain de Walter Hill. A l'instar de ce film rempli de bandes peinturlurées et carnavalesques, Wassup Rockers invente un parcours où les adolescents croisent des individus qui ne sont eux-mêmes qu'une kyrielle d'images. Par exemple, ces bourgeois de Beverly Hills, presque tous irréels et clichés dans leur représentation, et qui sont fascinés par leur groupe. Mieux, ils sont séduits par lui. Pour eux, ce radicalement "autre" est en effet soit l'objet d'une attirance sexuelle (parce qu'il symbolise une culture de la ségrégation très présente à L.A et que cette séparation entretient la séduction), soit l'objet d'un rejet et d'une méfiance pouvant pousser à la violence, voire au meurtre.
Wassup Rockers est moins une traversée à valeur initiatique qu'un parcours presque zoologique. Rarement, Larry Clark n'avait porté de manière aussi décomplexée sa concentration sur les adolescents, objets habituels de sa fascination. Le caractère parfois caricatural et grotesque des situations dans les villas de Beverly Hills trouve aussi le ton d'une comédie qui, d'une scène à l'autre, peut basculer dans le drame. Le cinéaste n'avait peut-être jamais été autant "cinéma", tant il s'autorise des variations et tant il assume de produire des images où le discours s'efface, sans toutefois faire disparaître un point de vue. Autrefois moraliste, il s'autorise ici une simplicité qui, en cédant au strict amour de son objet, le libère des contingences du jugement. Filmer la fuite, la bande, le skate, et y coller une musique génèrent alors une présence purement cinématographique et jouissive.

Wassup Rockers
Un film de Larry Clark
Etats Unis, 2005 - 1h51
Avec : Jonathan Velasquez, Francisco Pedrasa, Milton Velasquez, Yunior Usualdo Panameno, Eddie Velasquez, Luis Rojas-Salgado, Carlos Velasquo.
Sortie en salles (France) : 5 avril 2006
[Illustrations : © Ad Vitam]