Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Moi, Charlotte Simmons - Tom Wolfe

L'homme au costard blanc observe dans son dernier roman les campus américains comme un habitant de Pluton regarderait la Terre. Tom Wolfe, 75 ans, auteur de l'Etoffe des héros et du Bûcher des vanités s'emploie ici encore à disséquer un pan de la société américaine, dont il semble de plus en plus éloigné.
Tom Wolfe est le "Monsieur portrait-vérité" de l'Amérique contemporaine. Son talent et son goût pour l'enquête de terrain font la force et la justesse de ses récits, même quand il décrit des univers qui lui sont totalement étrangers. Allergique à son époque, il a pris l'habitude de taper là où ça fait mal. Ce qui l'intéresse particulièrement : les riches, les puissants. S'il les a copieusement démontés une fois accomplis dans ses précédents romans, dans Moi, Charlotte Simmons, il les prend à la source, au berceau : à l'Université.

Charlotte, jeune lycéenne excessivement naïve et droite, fraîchement sortie de ses montagnes du sud états-uniens, débarque dans ce qu'elle pense être le temple du savoir, la crême de la crême : Dupont, la plus prestigieuse des universités américaines - en réalité lieu imaginaire faisant penser à Harvard ou Yale. Elève brillante et avide de connaissance, consciente de l'étroitesse de son univers d'enfance, Charlotte place tous ses espoirs dans cette terre promise ; plus dure sera la chute, bien sûr.
Car en lieu et place d'un havre de connaissance stimulant et policé, elle découvre un Sodome peuplé de brutes et de bimbos décérébrées, alcooliques et sexuellement débridées. Les 600 et quelques pages de Moi, Charlotte Simmons décrivent donc cet état de fait incroyable : les futures élites de la plus grande puissance mondiale passent les quatre années de leur formation intellectuelle à picoler, coucher, jouer à la Playstation et à qui sera le plus dépravé. Bref, à fuir le monde qu'ils se destinent à gouverner. Ceci à travers la vision d'une gamine presque trop conservatrice et prude pour être vraie. Le sexe par exemple, thème central dans le roman qui est (in)compris et vécu par Charlotte l'ingénue, est décrit de manière clinique à coup de termes d'anatomie sortis de manuels de biologie. Ce n'est peut-être pas anodin que Tom Wolfe ait choisi de titrer son roman Moi, Charlotte Simmons (I am Charlotte Simmons en v.o.) car Charlotte, c'est lui.

Fidèle à sa méthode, l'auteur a passé plusieurs années à arpenter les campus américains pour se documenter, et rapporte le fruit de ses recherches tel un explorateur qui aurait découvert une tribu isolée au fin fond de l'Amazonie. Il s'en est donné à cœur joie pour retranscrire le langage des jeunes, ce qu'il appelle le « patois fuck » avec moult guillemets, insultes, répétitions et onomatopées. Le style est parfois fatiguant, souvent déroutant, et toujours efficace. Le portrait taillé au couteau de ces futures élites est très fort, tout en étant décalé. Car même si cet univers décadent est surprenant, ce n'est pas une découverte, surtout pour le lecteur américain qui connaît bien cette réalité. A travers son récit, Wolfe le provocateur, le dandy anti-conformiste toujours à la pointe des tendances de la société, apparaît comme un vieux réac - ce qu'il est, avec tout le respect qui lui est dû - un peu dépassé. Il creuse un fossé entre les paroles qu'il assume, au vocabulaire très précis et recherché, et celles qu'il rapporte du bout des doigts, le patois fuck, cette langue "étrangère" parlée par ses personnages.
Malgré tout, il tape fort, il tape juste, et livre un portrait accablant d'une Amérique fin de race à travers des Illusions perdues réactualisées. Ce qui est sûr, c'est que Charlotte Simmons fera un bon « teen movie » car, une fois de plus, Wolfe s'est fait racheter les droits par Hollywood.

Tom Wolfe Moi, Charlotte Simmons . Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen.

Vanina Arrighi de Casanova Le 07 April 2006

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