La famille paraît bien être un sujet de prédilection pour le théâtre, à croire que la scène originaire est une scène de ménage. Et lorsque Strindberg s'en mêle, il y a lieu d'attendre une glaciale démonstration du théorème selon lequel la haine est l'affect familial par excellence.

Tout commence par une scène dont l'ombre ne cessera de planer tout au long de la pièce : un soldat, soupçonné d'être responsable de la grossesse de la cuisinière, se fait sermoner par le Capitaine, qui lui enjoint de prendre ses responsabilités. Ce à quoi le soldat répond qu'il le ferait volontiers s'il était certain d'être le père. Mais, dit-il, « on n'est jamais sûr du père ». Cette sentence d'un jeune soldat qui veut se sortir d'un mauvais pas ne quittera plus l'espace de la pièce, ni l'esprit du capitaine.

Le capitaine lui aurait peut-être aimé se soustraire à ses obligations familiales : cet esprit éclairé, athée, épris de sciences, de recherche, doit subir dans sa propre demeure une imposante, voire étouffante, présence féminine. Tout d'abord, son épouse Laura, bigote, sa belle-mère, férue de spiritisme, son ancienne nourrice, qui ne l'a jamais quitté depuis son enfance, puritaine baptiste, et sa fille qu'il voudrait sauver de cet environnement pour le moins obscurantiste en l'envoyant à la ville. Mais la mère, bien sûr, s'y oppose fermement.

La lutte peut alors commencer
C'est tout d'abord très drôle : on rit avec ce pauvre Capitaine, contraint de subir les lamentations féminines infinies, on rit aussi des grossiers subterfuges que met en place l'épouse afin de discréditer son mari. Mais très rapidement le ton change : le drame bourgeois, convenu et comique, se métamorphose de manière implacable en véritable tragédie. La grande force de la mise en scène de Christian Schiaretti est de montrer, jusqu'à l'épure, le mécanisme tragique qui conduira à la mort du père.
La scénographie (Renaud de Fontainieu) refuse toute référence naturaliste et construit un espace déréalisé et abstrait où se concentre la lutte infernale du couple. C'est alors chacun des personnages qui s'impose dans toute son évidence : la scène devient ce laboratoire où se dissèque l'engrenage de la haine conjugale. Nada Stancar, qui joue Laura, incarne à la perfection cette mère manipulatrice et dévorante, prête à tout pour garder sa fille auprès d'elle. Mais le père, extraordinaire Johan Leysen, détient officiellement l'autorité sur l'enfant, c'est lui qui décide.
Mais toute la pièce de Strinberg vise à montrer que le pouvoir patriarcal est en lutte constante avec un autre pouvoir, occulte celui-là, pervers et vicieux, incarné par la mère. Le couple est le lieu de cette guerre acide que se livrent entre mari et femme. Et même si l'homme a la loi de son côté, il est l'éternel victime de la folie féminine et maternelle. Père est en quelque sorte l'envers d'Hedda Gabler : un drame domestique qui vire en tragédie dont le masculin sort ruiné.

Père du 14 mars au 8 avril 2006
d'August Strindberg, mes Christian Schiaretti
Théâtre de la colline (Grand Théâtre)
Plein tarif 26€, le mardi 18€, moins de trente ans 13€

Anne Morvan



A lire sur Flu :
- chronique de Hedda Gabler à l'Odéon (mes Eric Lacascade, 2005)


• Les news de Saisons, le blog scènes
Petits contes pour oreilles tendres de la Cie Corossol Petits contes pour oreilles tendres de la Cie Corossol
Le loup est à l'honneur ces temps-ci. Si si. Il y a peu, nous...
A mon âge, je me cache encore pour fumer A mon âge, je me cache encore pour fumer
Au hammam, à Alger, il y a le jour des hommes et celui des...
La ronde des spectacles de Noël La ronde des spectacles de Noël
Histoire de se préparer à une indigestion de dinde, ou de...
Catherine Hiegel : par ici la sortie Catherine Hiegel : par ici la sortie
Ça chauffe à la Comédie-Française! Catherine Hiegel, la doyenne...
Le retour d' Allah n'est pas obligé Le retour d' Allah n'est pas obligé
Cette « farce carnassière » signée Ahmadou Kourouma est un récit...

• Sur le forum Arts

Nouveau spectacle comique accessible à tous !Votre BOOK PHOTO, 90 euros tout compris : ...Salutmarionnettes à Paris

• Diaporamas



theatre-danse.fluctuat.net
Sortir
Philoctète à l'Odéon Un chef d'œuvre méconnu et un grand acteur, Laurent Terzieff : Philoctète, une pièce à ne pas manquer.
Hommage à Diaghilev Tapis rouge à l’un des ballets les plus prestigieux de Russie et à l’un de ceux qui en a écrit les plus belles pages de son histoire : Serge Diaghilev.