Fort d'une licence de film en béton armé, Electronic Arts se targuait de nous proposer un jeu à la liberté d'action totale, une alternative classieuse aux petites frappes en jean et baskets de GTA. Le Parrain était un pari technique, qui devait contourner l'absence d'Al Pacino et le décès de Marlon Brando, mais aussi un jeu qui devait échapper à la loi des portages toujours exécrables, un titre voué à transformer l'or en plomb.


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Mon rituel
Gomina sur les cheveux, costume noir et boules de coton dans les joues. J'étais prêt à communier avec la période de la prohibition et de ses mauvais alcools de contrebande. J'étais préparé à tout, sauf à la méchante désillusion que m'a infligé Le Parrain. Tout s'annonçait bien, pourtant. Les premières notes de la mélopée titre me saisissaient à la gorge alors qu'un Marlon Brando revenu d'entre les morts me parle de sa voix rauque. Initié par Luca Brasi, je découvrais les rudiments du jeu, puis j'amorçais mon ascension en extorquant des petits commerces et en récupérant les tripots et bordels au nom des Corleone. Pour cela, tous les moyens de pression sont bons. Rien ne vaut une balle dans le genou d'une prostituée pour que son maquereau vous lâche le Lupanar. On se laisse d'abord séduire par les guerres de gangs, et le système de corruption.

Ma désillusion
Quand il est question d'adaptation, on aimerait redécouvrir le film, le revivre de l'intérieur. Mais la trame a été mutilée. Les ellipses se multiplient et les points culminants de l'histoire sont saccagés, résumés dans des cinématiques ridiculement courtes. Imaginez seulement que le paroxysme de votre carrière, tuer Don Barzini, l'assassin de votre père, les yeux dans les yeux, se joue en dix secondes, dans une cinématique minable. Les morts tragiques de Paulie et surtout de Monk Malone font pitié à voir. Où est passé le budget pharaonique du jeu ?

Ne jamais mélanger Argent et Famille
Justement, le bas de laine d'Electronic Arts a été dépensé dans un gros travail de résurrection. Les acteurs originaux du film ont été grassement payés pour rejouer leurs lignes phares, bardés de capteurs sur le visage. Les vieux jouant leurs fringants clones de pixels. A titre d'exemple, voici quelques vidéos ici, , et encore . On ne peut pas remettre en doute la masse de travail que représente le titre, mais on constate, au fur et à mesure que l'on essaie de s'investir, que subsistent d'étranges bricolages et quelques répétitions. Les musiques, bien que tirées du film, sont en nombre très réduit et tournent en boucle. Vous finirez par haïr la mélodie phare, tout comme vous serez exaspéré en entendant la « musique de combat », élément précurseur de catastrophes. Les textures des visages sont réussies et fidèles, mais votre propre personnage est bâclé, tout comme les ennemis fadasses que vous trouverez sur votre chemin. Cela complète les motifs cycliques des immeubles et les voitures assez laides. La maniabilité, quant à elle, vous opposera des caprices de visée et surtout en mêlée, handicapant un système au demeurant agréable. On en ressort avec l'impression qu'EA a dilapidé son pécule pour les têtes d'affiche au lieu de s'attarder aux aspects primordiaux du jeu, reléguant Le Parrain dans le groupe des filles moches.

Tout ça pour ça
Si vous êtes aussi acharné que moi, vous vous attacherez à conquérir toute la Ville et devenir Don, puis Don de New York. Mais là, magie, les premiers rôles ont disparu, et vous êtes récompensés de vos dizaines d'heures de jeu par des séquences minuscules et sans saveur. Vous pensiez être le BigBoss ? Foutaises. Votre mafieux garde sa dégaine de petite frappe et doit encore exécuter les tâches les plus ingrates lui-même. On ne sent jamais notre gain d'influence sur la hiérarchie ou sur la ville. Avec notre ascension, il aurait supposé qu'on ait des responsabilités, de la gestion. Faire surveiller les petits commerces par ses hommes. A en croire le gameplay, vous êtes le seul qui a eu l'idée de racketter les autres et éliminer la concurrence. Devoir conserver sa place aurait dû être mis en avant dans les stades avancés du jeu, mais il n'en est rien. Vous restez un tâcheron.
La Mafia à l'ancienne, c'était une certaine classe dans l'ultra-violence, une dimension humaine qui contrastait avec leur business. Rien de tout cela ne transparaît dans Le Parrain. Vous pourrez faucher autant de passants que vous voudrez, tout le monde s'en moque. Dommage collatéral, connaît pas. Les relations de voisinage ou votre réputation n'entrent jamais en compte dans vos interactions avec les quidams, hormis quelques timides phrases aléatoires, représentatives de l'IA crétine noyant le jeu.

Je suis sorti consterné de cette expérience marathon. Beaucoup attendaient Le Parrain comme un renouveau du genre, que Mafia en son temps avait frôlé dans la perfection. A ce dernier il manquait la flexibilité des missions inter-scénario, ces tâches quotidiennes d'homme de main. Des années après Mafia, on se demande comment on peut aujourd'hui sortir un jeu moins beau, aux personnages sans relief, une I.A. souffreteuse et des comportements routiers et policiers aberrants.
Pour ma part, j'ai déposé la galette du Parrain au fond d'un tiroir, et réinstallé Mafia sur mon PC.

Le parrain
Electronic Arts
Pc, ps2, xbox (prévu sur psp et xbox 360)
Sortie en France : 24 Mars 2006

Rémi Vermont



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