Jusqu'au 23 avril, Los Angeles fait son cinéma à Beaubourg... Tour d'horizon subjectif des films programmés et des absences regrettées. D'où il ressort que la cité des anges préfère entretenir ses mythes que se frotter à la complexité du réel.

S'il est une ville qui existe par et pour les images, c'est bien Los Angeles. Grâce au développement de l'industrie cinématographique, au pied des collines de Hollywood, cette localité de fermiers est devenue en cent ans le lieu du cinéma, son temple à la fois chéri et honni. Les trottoirs pavés d'étoiles - plus souvent filantes que brillantes -, les studios des plus grandes majors s'étalant sur des hectares, les villas parquées sur Sunset Boulevard... Toutes ces données participent du mythe qui fait de la cité des anges la ville des stars et des paillettes.
Longtemps perçue comme la nouvelle Babylone par les puritains américains, elle symbolise l'irréalité même, l'évanescence des images mais aussi les plaisirs et interdits que celles-ci véhiculent. Dans les représentations qu'en a faite le cinéma cohabitent fantasmes et réalités, Los Angeles caractérisant tout ce que les Etats Unis charrient de superficiel, de faux et de vulgaire. Souvenons nous du Woody Allen de Annie Hall pour qui la Californie n'est qu'un ramassis de fast food et de mauvais goût. Et ce n'est pas Schwarzi, l'actuel gouverneur de la région, qui le contredira. Ainsi la ville baigne dans l'illusion de sa propre existence, dans une réalité floue que le brouillard qui l'entoure - le « smog » de sinistre renommé- rend presque palpable. L'intérêt de la programmation - très sélective, pour ne pas dire restreinte - qui accompagne l'exposition L.A. est justement de faire percevoir cette ambivalence, entre les mythologies et artifices de la fiction et la richesse d'une réalité souvent cachée par ces mythologies même.

Un déferlement de pulsions
On pourrait dire que tout commence avec le film noir, dans les années 40 à 50. Des femmes fatales y croisent des hommes seuls, sur des routes bordées de palmiers, pas très loin des riches maisonnées où les milliardaires meurent assassinés. Les fantasmes fonctionnent à plein et dessinent un monde loin des contingences matérielles, où les réalités sociales et ethniques ne sont souvent qu'un exotisme supplémentaire. Quelques titres font exception comme le rare et très réputé Pitfall de André de Toth, portrait acerbe du couple américain à travers un récit de machination criminelle, mais pour l'essentiel, c'est le même déferlement de pulsions et de violence qui se répète (par exemple, dans l'excellent Criss cross de Robert Siodmak).

Dans les années 60-70, la donne change. La structure des studios, jusqu'alors dominante, se fissure. Les colosses se découvrent des pieds d'argile. Des cinéastes emboîtent le pas à quelques rares prédécesseurs (The Savage eye, The dead ones) et décident de mettre sur pellicule la multiplicité et les contradictions de la ville. Des documentaires comme Yo Soy Chicano de Jesus Salvador Trevino ou Mur, mur d'Agnès Varda permettent de saisir son aspect bigarré et ses révoltes plus ou moins contenues. Quelques cinéastes de fiction font de même, revenant sur les genres, en particulier le film noir, pour faire exploser en eux ce réel refoulé (The long goodbye- le Privé en vf -, peut-être la meilleure adaptation d'un roman de Raymond Chandler, en tout cas la plus fidèle à l'esprit ; Sweet Sweetback's Baadasssss Song, chef d'œuvre de la blaxploitation). Cette vision critique, prompte à saisir ce que L.A. recèle de folie et de mélanges, perdure jusqu'à nos jours, attentive aux moindres sursauts de crise urbaine et à la pauvreté qui se cache derrière les façades ensoleillées (Colors, sur les guerres de gang ; Land of Plenty, réveil de conscience et d'inspiration du désormais poussif Wim Wenders).

Et si aujourd'hui des documentaristes continuent à arpenter en tous sens la région pour en donner une vision colorée et variée, dans des formes qui ont souvent à voir avec l'expérimentation (Water and power ; California trilogy, en trois longues parties), d'autres auteurs cultivent la part fantasmatique de Los Angeles (Barton Fink, Mulholland drive et, d'une manière assez nostalgique, Chinatown, le néo-film noir de Polanski). Entre ces deux pôles, destinés semble-t-il à cohabiter pendant encore longtemps, se glissent quelques œuvres atypiques qui, à travers la science fiction, soulignent les mensonges de cette ville, son difficile rapport au réel et, par voie de conséquence, son identité défaillante, problématique : Blade Runner et They live, brûlot potache et politique sur la désinformation, signé John Carpenter.
Dans le panorama que donne à voir la programmation de Pompidou, on pourra bien sûr déplorer l'absence de certains titres essentiels, comme To live and die in L.A. de William Friedkin, Sunset boulevard de Billy Wilder ou des courts métrages de Kenneth Anger. Mais, pour se consoler, au delà de la pertinence de certains choix de film, on pourra toujours se réjouir de la projection pour la première fois en France de Los Angeles plays itself, un film de montage de Thom Andersen considéré comme le travail à ce jour le plus complet sur l'image de L.A. à travers le cinéma américain.

Sommaire du dossier :
Los Angeles, naissance d'une capitale artistique(expo)
Le cinéma made in Los Angeles (cinema)
Morphosis s'expose à Beaubourg (architecture)
Mike Davis : précis de décomposition urbaine (essai)

Manuel Merlet



Sur Flu :
- Lire la chronique de Mulholland drive

Sur le web :
- entretien avec Thomas Andersen
- La programmation cinéma de LA à Beaubourg

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