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Année 1990

Un arrière-goût de tragédie

Le Belvédère - Ödön von Horváth

Mise en scène Jacques Vincey. Au théâtre de Gennevilliers jusqu'au 26 mars 2006

Les textes d'Horváth dépeignent une société sans repères, terreau idéal d'une guerre qui ne tardera à éclore. Le huis-clos malsain qu'il décrit dans son Belvédère, qui date des années trente, avec belle célibataire et pactole à la clé, résonne étrangement avec certaines émissions de télé-réalité actuelles. Heureusement, ceci n'est que du théâtre.

Au centre, un podium s'avance vers le public. Autour, beaucoup d'espace vide. En l'air, à droite, un écran de télévision. C'est tout. Un comédien, pantalon noir et torse nu, est déjà sur le podium lors de l'entrée des spectateurs. Il esquisse quelques mouvements sur une musique hawaïenne diffusée en sourdine. Puis le silence se fait. La bande-son diffuse la didascalie d'introduction du premier acte : nous sommes à l'hôtel du Belvédère, situé en bordure d'un petit village d'Europe centrale, en mars. Le décor est planté.

Minimalisme frontal
Nous découvrons un à un les occupants : Max, le serveur, Karl, le chauffeur, Strasser, le patron, tous trois amants de Ada, seule cliente, riche aristocrate d'âge avancé... Dans un premier temps, chaque personnage s'avance sur le podium, forme une ligne avec les autres et dit ses répliques face public, dans une attitude figée. Les hommes sont tous bruns et vêtus d'un costume noir. Seul élément coloré, Ada arbore une tignasse rousse et un négligé flamboyant. Sur l'écran, le ciel, de la tombée de la nuit jusqu'au levée du jour, tantôt nuageux, tantôt pluvieux, tantôt dégagé et serein. Cette mise en espace ultra-minimaliste du texte surprend d'abord. Avec une inquiétude : un tel parti-pris résistera-t-il sur toute la durée du spectacle ?

Magie des mots
Puis, lentement et de lui-même, le texte agit. L'intrigue s'installe avec l'arrivée de nouveaux protagonistes et capte l'entière attention du spectateur. Müller, représentant en vins vient réclamer le paiement d'une créance. Emmanuel von Stetten, frère jumeau de Ada, vient supplier sa sœur d'acquitter pour lui une lourde dette de jeu. Et enfin, Christine, ancienne conquête de passage de Strasser, aujourd'hui mère d'un enfant né de leur liaison, et sûre de la réalité de leur amour, vient chercher un foyer au Belvédère. Strasser de lui lancer : « ta soudaine apparition bouleverse toute l'exposition »...

Un expressionnisme exubérant
Imperceptiblement, les postures évoluent. Petit à petit, les personnages commencent à s'adresser les uns aux autres et à coordonner gestes et paroles. Les hommes se liguent contre Christine pour faire disparaître cette nouvelle venue qui menace leur fragile équilibre : ils décident de prétendre tous avoir couché avec elle pour soustraire Strasser à ses obligations de géniteur. Au deuxième acte, le podium disparaît et les huit cubes qui le constituaient forment désormais une estrade rectangulaire, plus théâtrale, sur laquelle apparaissent deux tables et deux chaises. Les nappes à fleurs annoncées au moyen de la bande-son restent malgré tout à imaginer par le spectateur. L'intrigue prend le dessus. Les passions se déchaînent. Le calme apprêté du début cède la place à un expressionnisme exubérant.

Distinguer le vrai du faux
Le Belvédère que nous livre Jacques Vincey est totalement stylisé. En cela, il obéit aux recommandations d'Ödön von Horváth lui-même : « il faut bien entendu jouer mes pièces de manière stylisée, le naturalisme et le réalisme les tuent. A l'intérieur de ce jeu stylisé, il existe bien sûr des degrés différents, allant du peu stylisé à la caricature ». Fort intelligemment, le metteur en scène suit également le conseil suivant : « les passages à jouer de façon réaliste sont ceux où un être est tout à coup là, sans mensonge ». Et c'est le cas de Christine, dont la constance et la sincérité tranchent avec le cynisme ambiant. Christine est donc le seul personnage à agir et parler de façon réelle et vraie tandis que tous les autres sont dans le faux, du début à la fin. Pantins de leur propre vie dans ce lieu sans repères qu'est le Belvédère, puis acteurs d'une mascarade destinée à faire peur à la jeune femme, ils deviennent finalement les manipulateurs sournois d'un jeu de séduction destiné à s'accaparer Christine dès lors qu'ils apprennent qu'elle possède 10.000 marks.

« Il y a un bon Dieu mais on ne peut pas compter sur lui »
Esthétique soignée, précision du geste, clarté du verbe, rythme maîtrisé, tous les ingrédients sont réunis pour permettre au spectateur de déguster le texte d'Horváth, d'en savourer ses moindres subtilités, ses répliques les plus inattendues. (« Soif ! Est-ce le désir qui me donne si soif ? - Non, c'est la soif. ») Mais si le plaisir est immense et si l'on rit beaucoup devant le spectacle, le Belvédère laisse au final un arrière-goût de tragédie. L'homme ne peut compter que sur lui-même et les âmes de ses congénères ne sont vraiment pas belles. Malgré tout, Christine repart, seule mais libre et, surtout, vivante. Cette œuvre est une des premières d'Horváth. Quelques années de national-socialisme plus tard, l'héroïne de Foi Amour Espérance ne s'en sortira pas aussi bien : elle terminera noyée dans le canal...

Le Belvédère
De Ödön von Horváth
Mise en scène Jacques Vincey
Texte français : Bernard Kreiss, en collaboration avec Henri Christophe
Collaboration artistique : Véronique Caye
avec Hélène Alexandridis, Guillaume Durieux, Jeanne Herry, Olivier Rabourdin, Philippe Smith, Stanislas Stanic, Jacques Verzier

Au théâtre de Gennevilliers jusqu'au 26 mars 2006
Le 31 mars à la Maison des Arts de Thonon
le 3 avril au théâtre Saragosse (Pau)
le 6 avril à l'ABC, scène nationale de Bar-le-Duc
les 11 et 12 avril au théâtre Antoine Vitez (Aix-en-Provence)

Repère biographique :
- Ödön von Horváth, auteur de langue allemande né en 1901, est encore assez peu connu en France. Il faut dire qu'une mort bête a stoppé brutalement sa carrière de romancier et d'auteur dramatique à l'âge de 37 ans.

À lire :
- Ödön von Horvath, Gebrauchsanweisung Mode d'Emploi (au public), (1935) in Ödön von Horvath, repères, Heinz Schwarzinger, Actes Sud - Papiers

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Catherine Richon - 17 septembre 2007

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