Bienvenue à LA : la scène artistique y est aussi foutraque et tentaculaire que la géographie urbaine. Affranchis des codes moraux ou des postures théoriques, certains vont traquer le merveilleux sur Sunset boulevard, d'autres se font tirer dessus.

Plus de 350 œuvres, quelque 90 artistes, si la scène artistique de Los Angeles est nettement moins connue que son homologue new-yorkaise, le Centre Pompidou devrait contribuer à rectifier le tir avec cette exposition monstre qui croise la multiplicité de supports, les influences les plus diverses et un impressionnant nombre de démarches singulières.

Pour enfoncer le clou, la scénographe Laurence Fontaine a organisé l'espace par analogie avec la topographie de la ville, soit une forme octogonale que dessine un enchevêtrement de ruelles. « La spécificité de la ville ne suffit pas à rendre compte d'un art qui s'est nourri continûment d'interactions variées », explique Catherine Grenier dans le catalogue de l'exposition. Plutôt que de réifier artificiellement la vivacité de cette scène protéiforme sous un paradigme (représentation de la ville, positionnement politique...), l'exposition assume donc l'impossibilité de la globalisation et s'en tient à une lecture chronologique. Déroutant, ce parti pris est peut-être moins un aveu d'échec qu'une réelle preuve de générosité.
Car ce choix va bien au teint des artistes angelenos qui pratiquent une saine philosophie de l'affranchissement.

L'art exprime le désir
A l'égard de l'histoire de l'art d'abord, par ses relectures sauvages de la tradition - comme celle de la sculpture par le mouvement « light and space ». Mais aussi en réaction à une pureté fantasmée. En 1964, Lynn Foulkes lie la tradition américaine de la représentation du paysage au Pop art dans ses Postcards, dans la décennie suivante Richard Diebenkorn fait renouer l'abstraction avec la notion d'expérience (Ocean park). L'œuvre devient moins intéressante que le processus créatif en soi.
Georges Herms - dont le Centre accueille d'inquiétantes installations nihilistes - abandonne par exemple certaines de ses créations dans des terrains vagues. A la fin des années 70, Mike Kelley (illus.) compile des objets utilisés pour ses performances et les fait exister dans une création nouvelle. L'œuvre n'est plus un objet spécifique mais la conjonction d'intentions. Et l'art exprime avant tout le désir.
Ville du spectaculaire - Hollywood, Walt Disney... - Los Angeles est aussi un terreau fertile pour les approches narratives. Comme celles de Douglas Huebler qui enterre des bouteilles d'eau dans le désert bordant la ville et expose une carte expliquant où les retrouver en cas de déshydratation. Eleonore Antim photographie pour sa part des scénarios urbains dont cinquante paires de bottes constituent le casting principal. Le cinéma est parfois détourné de manière plus évidemment politique. Dans les années 70, le collectif Asco recréait de fausses guerres de gangs pour stigmatiser la vision négative qu'ont les Angelenos de la communauté hispanophone.

La puissance fantasmatique de la ville suscite à l'occasion des réactions plus violentes. Rachel Rosenthal, icône du mouvement féministe, présente un film et une série de photographies où elle interroge la notion de l'inauthenticité - dont elle dit qu'elle provoque « une douleur presque musculaire ». Chris Burden, symbole de la performance trash, se fait carrément tirer dessus à la carabine ou s'allonge pendant 22 jours sans bouger quand il ne se fait pas crucifier sur une voiture.

Voilà, bienvenue à LA. Mille autres parcours sont possibles et on trouverait autant d'interprétations contradictoires entre elles. Dans l'une des dernières salles, le photographe Bas Jan Aden expose searching the miraculous. A chercher une logique à cette exposition, on finit par ressembler à son personnage, perdu dans la nuit le long d'un freeway sans fin, à la recherche de ce qui se dérobe toujours.

Sommaire du dossier :
Los Angeles, naissance d'une capitale artistique(expo)
Le cinéma made in Los Angeles (cinema)
Morphosis s'expose à Beaubourg (architecture)
Mike Davis : précis de décomposition urbaine (essai)

Los Angeles
"Naissance d'une capitale artistique 1955-1985"
Jusqu'au 17 juillet, Centre Pompidou

Illusrations :
- (1) Kiss/ panic,© John Baldessari 1984
- (2) Mike's Pool Hall, Michael Mc Millen 1977

Daniel de Almeida



Sur Flu :
- la chronique de l'exposition de Ed Ruscha à la galerie du Jeu de Paume

Sur le web :
- le site du Centre Pompidou

A noter :
- le très didactique catalogue de l'exposition réalisé sous la direction de Catherine Grenier

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