Primé pour l'ensemble de son œuvre, un écrivain se lance dans un exercice de style drôlement acide et décortique le remerciement, genre contemporain à part entière. Daniel Pennac auteur et acteur de ses propres mots est au Rond-Point, mis en scène par Jean-Michel Ribes.

Costard noir, chemise blanche, il fait son entrée sous les projecteurs et les bravos. A la main, un trophée aux allures de bouquin, vaguement ailé et doré. Notre homme, sexagénaire encore flamboyant, se voit primé pour l'ensemble de son œuvre. Un prix qui laisse plus ou moins entendre qu'il est arrivé au terme de cette œuvre et, comme le lauréat le reconnaît lui-même, « sent le sapin ». Passons...

L'heure est donc aux mercis et, en cette époque de congratulation, l'exercice obligé de la reconnaissance s'affiche comme un genre contemporain à part entière. Il possède ses codes, ses règles, sa rhétorique, sa mise en scène, ses ambiguïtés et ses redondances aussi. Là, la quête d'originalité laisse souvent place à une banalité affligeante... Une maille à l'envers, une maille à l'endroit. Au pupitre, le héros du jour nous tricote une savante - fausse - improvisation sur la question.
Qui faut-il remercier ? « La gratitude c'est long, c'est comme la charité, faut oublier personne »... Pourquoi, justement, oublie-t-on toujours quelqu'un qui, nécessairement nous en voudra ? Comment règle-t-on ses comptes au passage ? Ou l'art de transformer son heure de gloire en un sale quart d'heure. Pour le public de fans transis, pour le jury qu'on imagine fait de vieux croulants à longue barbe blanche, mais pour soi-même surtout. L'épinglage en règle n'oublie personne, ministre, ancêtres, ennemis, maître d'école qui a laissé des traces.

Variation sur un thème et un être
L'idée est née chez Pennac à la fin de l'écriture de son dernier roman, Le dictateur et le hamac, où il abordait déjà le thème du remerciement. Il décide donc de le creuser davantage et d'y consacrer tout un texte, sobrement intitulé Merci (Gallimard) et demande à Claude Piéplu de l'interpréter pour la collection « Ecoutez lire », avant de s'y coller lui-même, sur scène.
« La variation sur un thème devient la variation sur un être », commente Daniel Pennac l'auteur, tandis que Daniel Pennac fait l'acteur, dans l'efficace mise en scène de Jean-Michel Ribes (itw, 2003). Et il fait ça bien. Le spectacle créé à l'automne dernier, est de nouveau à l'affiche.
Pour la première fois, le solitaire vient à la rencontre du public, avec un trac réel, qu'il n'hésite pas à avouer. On retrouve dans cette introspection, subtile partition, toute la fausse gentillesse d'Au bonheur des ogres ou de La fée carabine (un écrivain qui imagine les vieilles dames buter les jeunots, les doyens se shooter et les bonnes mères de famille se faire la malle ne peut pas être véritablement candide). Après les Césars, Oscars et autres Victoires décernés cette semaine, l'ensemble réjouit. Pourquoi ne pas créer un Molière du meilleur soliloque et l'attribuer à Pennac, histoire de voir comment l'animal s'en tire, à l'heure du grand soir...

Merci
Mise en scène : Jean-Michel Ribes
De et par Daniel Pennac
Jusqu'au 26 mars 2006 au théâtre du rond-point, Paris 11eme m° Champs-Elysées Clemenceau (ligne 1 et 13) ou Franklin D. Roosevelt (ligne 1 et 9)
Bus : 28, 42, 73, 80, 83, 93

Nedjma Van Egmond



Sur Flu :
- Biographie de Jean-Michel Ribes
- Entretien avec Jean-Michel Ribes (2003)
- Voir aussi le fil Avignon off sur le blog Saisons


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