Disque posthume nécessairement culte, Donuts célèbre le collage hip hop. Composé, assemblé, télescopé par feu James Yancey aka Jay Dee aka J Dilla, c'est une petite bombe aux 31 fragments aussi fous qu'efficaces. Au-delà de la médiatisation nécessaire de sa fin prématurée*, revenons sur une galette d'une rare pertinence, et dont l'impact dépassera assurément le cadre strict du hip hop.
Collection frénétique ? Le sampling, faut-il le rappeler, EST un art dans lequel Jay Dee a excellé. D'emblée, la richesse du contenu sélectionné par l'américain saute aux oreilles ; la tête balance sur les beats festifs, les hanches fredonnent les airs vintage. Donuts est un album Panini où les joueurs de foot seraient des chanteurs 70's ; les vignettes se muent en standard, l'album en Juke-Box. Instrumental ? Certes, aucun featuring ne vient bousculer les crédits laconiques : produced by J Dilla. Pourtant, cette absence ne pèse guère sur des compositions riches en chants, chœurs, cris, incantations ou flows rappés. Ca ressemble au final de "The Party" réalisé par Blake Edwards, où tous les protagonistes du film se retrouvent dans un joyeux bordel : wasps américains, actrices, hindou égaré, manifestants hippies, éléphant peinturluré et joueurs de balalaïkas.
Certains regretteront l'approche "zapping" (31 pistes !) et ressentiront de la frustration s'ils venaient à considérer Donuts comme une succession d'interludes qui ne décolle jamais franchement. Peut-être que la réponse est ailleurs, et pourquoi pas dans cet assemblage complètement barré ? Les maillons d'une chaîne sont ineptes dans leur unité, c'est par leur imbrication qu'ils dépassent leur condition (proverbe marxiste non vérifié).
Collage post moderne ?
Le montage stroboscopique d'extraits concis - 1'30 en moyenne - trouve écho dans les merveilleux colleurs musicaux que sont Frank Zappa ou John Zorn (de ce dernier, Godard Spillane, avec près de 70 sections par morceau, en fournit un exemple brillant). Sans affirmer que la structure de Donuts adopte une posture intellectualo-post-moderniste, il existe un monde entre les transitions ultra-léchées des mixes de Dan the Automator (Wanna Buy A Monkey ?) ou Cold Cut (70 minutes of madness) et la façon dont se succèdent les donuts. Enchaînements anarchiques, instrus coupés abruptement, le tout sans perdre le feeling : dans cet équilibre sans cesse malmené réside la puissance et la cohésion globale de la production. Jay Dee syncope ses beats comme ses changements d'instrus, ralentit ou accélère délicieusement. "People" et "Bye." sont de ce point de vue très attachants : leurs rythmes triturés dessinent une géométrie variable d'abord déstabilisante, puis complètement réjouissante au fil des écoutes.
Musique mutante ? La particularité du travail de J Dilla tient à l'aspect sculptural de ses compositions : variations de volume suivant le tempo, faux départ ou démembrement des voix (lyrics abstraits de "Airworks"), travail des grains et des souffles produits par les différents vinyles, compression à la hache. Sur "Last Donut of the Night", l'irruption d'un bruit de fond, amené par la voix d'un crooner, dynamise la boucle hypnotique sur laquelle il se pose. Ce morceau, un brin mélancolique, ressemble à une épitaphe... Pourtant il est court-circuité par "Donuts (Intro)", comme si le disparu tenait à rappeler les vertus euphorisantes de sa musique. Loin de se morfondre sur son lit d'hôpital, Jay Dee nous livre un recueil festif et jubilatoire : de sa dernière demeure, il doit probablement nous regarder, sourire aux lèvres, nous trémousser sur "The Factory" ou "Light my Fire". So Keep on movin' !
Donuts
J Dilla
Stones Throw
Sortie le 7 Février 2006
* James Yancey, aka Jay Dee, est décédé le 10 février 2006, à 32 ans, des suites d'une maladie des reins qui l'affaiblissait depuis quelques années. Aussi, Donuts est un disque composé en partie sur un lit d'hôpital. Jay Dee est respecté par le gotha hip hop US et mondial, notamment grace à ses productions pour A Tribe Called Quest, Slum Village, Common, De La Soul, Mad Lib, Mos Def... Il était par ailleurs membre des Soulquarians, un combo formé autour de Questlove, d'Angelo, James Poyser, créateurs d'une soul moderne et raffinée. A l'inverse de certains producteurs avides d'argent, Jay Dee a toujours œuvré dans les arcanes d'un hip hop éloigné de toute démarche marketing outrancière. Questlove, le batteur des Roots, disait de lui qu'il était « le meilleur batteur du monde ».
Sur le Web : - Jay Dee sur Ados.fr - La page de Jay Dee sur le site du label Stones Throw - 4 morceaux en écoute sur le blog Myspace de Jay Dee
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