Ingres est au Musée du Louvre. C'est la première rétrospective consacrée à cet artiste protéiforme depuis 40 ans. Portraitiste et dessinateur hors pair, peintre historique et amoureux de la femme, reconnu sur le tard, le classique apparent s'est révélé précurseur de la modernité.

« Oui, l'art aurait bien besoin qu'on le réforme et je voudrais bien être ce révolutionnaire-là ». L'histoire lui aura donné raison. Ingres l'audacieux, admirateur de Raphaël, élève de David et rival de Delacroix, pensionnaire de l'Académie de France à Rome, puis directeur de la villa Medicis, s'est joué des paradoxes, toute sa longue carrière (70 ans de peinture !) durant.
On le croyait classique, il a ouvert la voie à la modernité. On l'a qualifié de peintre du gris, il était en fait un coloriste hors pair. On l'a pensé frileux, il prend de grandes libertés avec les règles, et s'aventure avec délice sur les chemins de l'érotisme quand il peint des nus.
Ingres avait plusieurs cordes à son arc. Il pratiquait la musique, en virtuose - d'où l'expression "violon d'Ingres" -, et son instrument est d'ailleurs exposé dans une salle tout entière dévolue à des portraits de musiciens. La peinture et le dessin, sous toutes ses formes, ou presque.
Le hall Napoléon du Musée du Louvre abrite une vaste rétrospective, puisant dans ses propres collections, mais aussi des collections privées, des musées américains, anglais et russes. Là, 79 peintures et 101 dessins, présentés dans une scénographie des plus sobres et efficaces, via six séquences chronologiques doublées d'éclairages thématiques. On y découvre toute l'ampleur du talent de l'artiste, à l'aise dans le gigantisme et dans les petits formats.

L'art du portrait
« Maudits portraits qui m'empêchent toujours de marcher aux grandes choses (...) tant un portrait est une chose difficile », pestait l'artiste. Pourtant, il n'a eu de cesse de s'y atteler. Ses premiers portraits marquent très vite son intention esthétique, recherche d'un équilibre entre réalisme et idéalisation. Il croque, parfois sans concessions, politiques, historiques - tel Napoléon Bonaparte, main glissée dans la boutonnière ou Napoléon 1er sur le trône impérial -, des dames de la haute société, un célèbre patron de presse. Et puis sa femme, Madeleine, qui partagea sa vie pendant 30 ans et dont neuf des dix portraits qu'il a réalisés sont exposés, sous la forme de dessins. Dans cette « romance graphique », les traits de crayon et graphite délicats laissent transparaître douceur et amour radieux.

Fresques historiques et mythologiques
Monsieur Ingres, Jean-Auguste-Dominique, s'est aussi fait une spécialité des reconstitutions historiques et fresques mythologiques. Le nouveau troubadour rénove la tradition classique en remettant à la mode l'histoire des rois de France et la vie des peintres de la Renaissance. Dans La mort de Léonard de Vinci, il laisse voir toute sa palette de coloriste, entre rouge éclatant et blanc soyeux.
Enfin, l'amoureux des femmes réalise ses premiers grands nus dès son arrivée en Italie en 1806. Il crée la célébrissime Baigneuse Valpinçon, dite grande Baigneuse, fantasmatique et mystérieuse, et la Grande Odalisque, étrange et irréaliste. On découvre aussi les études de la Dormeuse de Naples, toute offerte. Cet « Eros ingresque », sorte de fil rouge d'une longue carrière, persiste jusqu'à la fin du parcours, avec l'œuvre paroxystique, le Bain turc, d'inspiration orientaliste. Avec force détails, Ingres y couche une dernière fois sur la toile femmes lascives et madones voluptueuses aux cuisses rebondies, comme un ultime éloge du plaisir et de la grâce.

- Au Louvre jusqu'au 15 mai 2006, tous les jours sauf le mardi de 9h à 17h30, les mercredi et vendredi jusqu'au 21h30. Entrée 9,50 euros.
- A suivre aussi, une série de conférences, tables rondes et concerts sur le thème « Ingres, classique et moderne ».

Illustrations :
1. La vicomtesse d'Haussonville, 1845
Huile sur toile, 131,8 x 92 cm, New York, The Frick Collection, © The Frick Collection, New York.
2. La Source, 1820 - 1856
Huile sur toile, 163 x 80 cm, Paris, musée d'Orsay, © Cliché Erich Lessing. Cette figure de femme fut ébauchée à Florence vers 1820 et achevée à Paris en 1855-1856.
3. La baigneuse Valpinçon dite La grande baigneuse, 1808
Huile sur toile, 146 x 97,5 cm, Paris, musée du Louvre, département des Peintures, acquis en 1879, R.F. 259. © RMN / Gérard Blot, Peint à Rome et envoyé à Paris en 1808.

Nedjma Van Egmond



A lire sur Flu :
- la biographie de Léonard de Vinci dans les Personnalités Arts

Sur le web :
Site de l'exposition



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