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Thomas Pynchon n'est pas seulement le plus grand écrivain contemporain ; c'est également son ombre, une rumeur qui traverse le siècle, démolissant les stéréotypes du romancier. En quoi les romans de Pynchon sont-ils si importants ? Dossier complet en quatre mouvements, dont ce portrait, « afin que le train du monde ne connaisse pas de lacune » (Hölderlin).

A force de rester caché, Thomas Pynchon va finir par être plus connu que ses romans. Tous les articles qui lui sont consacrés le rappellent : non seulement ce descendant de pèlerin est né le 8 Mai 1937, mais son ancêtre direct, le gentleman William Pynchon, fit en 1630 le voyage inaugural de la Nouvelle-Angleterre dans la flotte de John Winthrop et fonda les villes de Springfield et de Roxbury. On retrouve même un persécuteur de sorcières nommé Pyncheon dans La Maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne - autre descendant de founding father - et le conflit cosmique entre les Pynchon et les Hawthorne va se nicher jusque dans les allusions les plus cryptées de L'arc en ciel de la gravité, ou dans les lettres de son alter ego, l'énigmatique clocharde Wanda Tinasky, qui tint une correspondance passionnée avec les rédactions du Menocino Commentary et du Anderson Valley Advertiser à la fin des années 1980, l'époque où le plus grand écrivain vivant s'occupait californiennement de Vineland...

Le plus obsédant des écrivains invisibles Bref, après avoir étudié l'aéronautique et la littérature à Cornell, fait son service militaire dans la Navy et travaillé pour la compagnie Boeing, Thomas Pynchon publie V., son premier roman, en 1963. Il a 26 ans et entre immédiatement dans l'histoire comme le plus obsédant des écrivains invisibles. À part une poignée de photos datant de ses années d'étude et jusqu'à une intervention vocale unique dans un épisode des Simpsons où son personnage animé apparaît masqué, Pynchon n'est plus guère qu'un point d'interrogation autour duquel ses livres tournent comme une rosace céleste.

V. est un coup d'Etat dans la littérature contemporaine. Il apparaît avec la sereine violence d'une machine infernale dans les rues de Paris du XIXe siècle. Pynchon est aussi blanquiste que ses personnages - Herbert Stencil, Oedipa Mass, Tyrone Slothrop - sont benjaminiens, inductifs, heuristiques, messianiques, ésotériques. Ce n'est pas étonnant que Stanley Kubrick ait beaucoup lu et estimé Pynchon. Tous ses romans sont trempés par la guerre et par l'injustice. Tous reprennent la longue plainte des oubliés de l'Histoire, des humiliés et des offensés, des spartakistes et des freaks. Tous ses romans sont désespérément lucides sur l'impensé politique qui détermine nos choix apparemment les plus spontanés comme nos aventures sexuelles et nos plaisirs. Tous, enfin, sont des opéras baroques sur la compulsion humaine à créer un sens global, synthétique, à des infra-événements qui se dissolvent naturellement dans l'insignifiance (Mindless Pleasures était le premier titre de L'arc en ciel de la gravité).

Une grande innocence mais pas la moindre naïveté, une évidente cruauté mais un sens aigu de la justice, une capacité de spéculation aux frontières de l'intelligible, épaulée par un lexique dépassant largement l'entendement : voilà, esquissées rapidement, les « qualités » premières du romancier Pynchon (auxquelles on peut ajouter un sens presque unique de l'alternance entre séquences burlesques et anecdotes atroces). Saisir que ce savoir-faire fut mis au service de la plus riche interrogation historique fournie par un romancier sur ce que fut le XXe siècle devrait largement suffire à faire de Thomas Pynchon le plus étudié des écrivains de notre époque. Mais, malgré les magnifiques exégèses de Pierre-Yves Pétillon et le petit livre de Anne Battesti, la France mord encore peu à sa pelote de nerfs. Elle préfère toujours ses amis et disciples plus élagués, moins fous, de Don De Lillo à David Foster Wallace. Raison de plus pour en rajouter une couche, histoire qu'on se retrouve un jour un peu plus de cinquante à étudier les micro-détails de ses romans somptueux et terribles.

Une incroyable joie d'être vivant dans un monde catastrophique
Dans V., deux récits se croisent : celui de Benny Profane, plongé dans les mésaventures du New York du début des années 1960 (sexe, jazz, marie-jeanne, bavardages, chirurgie esthétique, montée en puissance de l'inanimé), et la quête de Herbert Stencil, fils d'un espion britannique, cherchant dans une femme nommée V. le corps à travers lequel le siècle s'éclaircirait, se diagrammatiserait en une solide grille de forces. Dans L'arc en ciel de la gravité, Tyrone Slothrop enchaîne les conquêtes féminines en anticipation directe des points d'impact des V-2 pendant le Brennshluss. Nous sommes plongés dans une accumulation d'énigmes statistiques, kabbalistiques, tératologiques et cinématographiques, dont le décor naturel est la seconde guerre mondiale, trou noir dans lequel s'engouffre le siècle. Le roman, enfin, va échouer dans une coda en 1969, alors que Nixon dirige un cinéma tentaculaire, l'Orpheus Theatre et que l'on s'apprête à lâcher l'ultime fusée-bombe-atomique qui ferait le grand saut et fondrait sur la planète/salle de cinéma avec la violence technologique d'un ange exterminateur.

« Comment est-il possible à un seul homme d'écrire tout ça ? Comment un homme est-il capable d'aller aussi loin ? » sont les questions récurrentes du pynchonien. Mais le sentiment le plus solide est celui d'une incroyable joie d'être vivant dans un monde catastrophique, joie d'éprouver sa puissance d'affecter et d'être affecté dans un monde soumis au quadrillage et au contrôle des pires hommes de pouvoir. Avec Vineland, en 1990, Pynchon annonçait sans difficulté l'obscène sac de flics que notre monde redevenait, après la parenthèse libertaire des années 1960-1970 et le leurre à mort des années 1980. Les capitalistes et publicistes aux investissements libidinaux fascistes, les sempiternels liquidateurs de Mai 68, créant les conditions de la terreur dont ils se targuent de pouvoir nous sauver, de Bush 2 à « l'écrivain » Christophe Lambert, sont préfigurés dans le corps et l'esprit du Procureur fédéral Brock Vond, traqueur obsessionnel de gauchistes et séducteur casanovien des petites libertaires.

Tous les romans de Pynchon tracent une ligne de démarcation entre les vivants (les paumés, les joyeux, les prétérites) et les morts (les tyrans, les pervers, les nazis et les nixoniens), mais étudient également les relais, les séductions mutuelles entre les camps, les oscillations, les renversements d'alliance. Le passage des scientifiques nazis aux ordres des américains, et en particulier le destin inquiétant de Werner von Braun, est le motif de la spéculation romanesque capitale de Thomas Pynchon. Mais il faut citer également les débordements souterrains et les myriades de mondes secrets qui s'inscrivent sur le corps de la Terre, et n'occupent parfois qu'un paragraphe de ses romans... Des alligators parcourant les égouts new-yorkais aux recherches parapsychologiques poussées au sein du monde de l'espionnage, combien de mythes modernes et de légendes urbaines viennent rapiécer le patchwork de ses intrigues ? En cinq romans et un recueil de nouvelles sur quarante ans, Pynchon a peut-être déjà trop écrit. C'est que ces cinq romans ne sont pas seulement cinq simples romans. Deux, au moins, se tiennent à la limite de ce qu'il est possible à un homme d'assimiler et de retenir : V. et surtout L'arc en ciel de la gravité, romans que l'on ne peut guère que relire, et relire encore, se perdant dans les intuitions ésotériques et politiques, les pressentiments et les mauvais sorts. Ce serait comme un koan zen à réinventer : un roman, mille mémoires.

Opus magnum mystiques
L'équivocité poussée dans ses derniers retranchements, voilà le style de Pynchon. Ses livres sont toujours, à la fois et à la folie, des opus magnum mystiques - récits de rédemption, descentes en flèche du Saint-Esprit - et de sinistres poissons d'avril exécutés par un bateleur à l'œil torve. Le spectre Pynchon ne renforce nulle croyance. Au contraire, il enseigne à ses lecteurs le doute et la démolition. Thomas Pynchon fait partie de ces romanciers qui pensent qu'un roman devrait contenir, idéalement, tout ce qu'un homme est susceptible d'éprouver, tout ce qu'une psyché serait en mesure de savoir. A quoi sert un livre si on ne le referme pas mille fois plus fou et vivant qu'avant de l'avoir commencé ? Mais les grands livres, très gais et très tristes, très longs et très rapides, la Terre en a besoin pour réapprendre à nous aimer.

Pacôme Thiellement




- Lire notre essai sur Vente à la criée du lot 49 (Le Seuil, 2000)
- Lire les mini-chroniques des autres œuvres de Thomas Pynchon
- Une constellation arachnéenne de sites « pynchonmaniaques »

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