Adapter Orange Mécanique pour la scène est une gageure, puisqu'on s'attaque à une œuvre doublement culte. La pièce connaîtra-t-elle le même destin que ses modèles littéraire et cinématographique ? Sans doute pas, mais l'équipe qui s'est attaqué à cet ambitieux projet scénique livre un spectacle où sexe et violence sont abordés de front.


- Lire l'entretien avec Sagamore Stévenin

Cette version théâtrale d'Orange Mécanique, la pièce-roman de Burgess, est très inspirée du film de Kubrick : on y retrouve presque chaque scène, tout l'univers visuel jusque dans certains détails des décors ou des costumes. L'affiche, avec le graphisme du titre et les ombres des personnages, impose d'ailleurs d'emblée la comparaison. Mais nous ne sommes plus au cinéma, et ça change beaucoup de choses. La configuration de la salle est inhabituelle, avec une scène transversale et des spectateurs assis de chaque côté, face à face. Deux estrades sont installées à chaque extrémité de ce qui ressemble à un rail de travelling, sur lequel se déplace une troisième scène. Les personnages évoluent donc au milieu du public, sur différents espaces de jeu. La lumière est très présente, elle permet quelques effets de style. La métaphore de la défenestration notamment, avec les stroboscopes et la musique - certes, il faut s'habituer au Beethoven remixé par Cerrone -, est assez réussie.

Posture animale
Compte tenu de la similarité de la pièce avec l'univers du film, les attentes sont fortes vis-à-vis des comédiens, dès leur entrée en scène. Mais l'ambiance et le ton sont là, et Sagamore Stévenin semble à l'aise dans le rôle d'Alex. Il parvient à l'émanciper de l'interprétation de Malcolm Mc Dowell dans le film de Kubrick. Cheveux blonds platine, costume façon Ancien Régime qui s'accorde bien avec la célèbre canne qui, elle, est restée. Il livre un jeu très physique, adopte une posture animale, courbé sur lui-même, tout au long de la pièce. Cette position, presque à quatre pattes, met bien en valeur la soumission du personnage, d'abord à ses pulsions, puis à l'autorité. Stévenin a beaucoup de présence sur scène, et joue avec ses tripes. Le style déclamatoire du théâtre s'accorde étonnamment bien avec le texte, et on retrouve quelques uns de ces petits mots joliment inventés par Burgess. Les autres personnages sont inégaux. Jean-Gabriel Nordmann, qui interprète l'écrivain agressé et le prêtre est excellent. Isabelle Pasco est moins convaincante, ce qui peut porter préjudice à certaines scènes, surtout celle du viol.

Pas aussi choqué qu'on devrait l'être ?
La représentation de la violence sur scène suscite des impressions mitigées. Elle n'est pas édulcorée. Mais les scènes de lynchage posent problème. On y croit moins, parce qu'on voit le coup de pied donné à côté, parce que c'est trop retenu, que le sang ne gicle pas (ce qu'on ne regrette pas forcément d'ailleurs). L'impression qui en ressort, c'est qu'on n'est pas aussi choqué qu'on devrait l'être. On voit des actes dérangeants, violents, insupportables en soi s'accomplir, mais on ne les ressent pas pleinement. Pourtant, la présence physique des comédiens, le « ici et maintenant » de la scène devrait renforcer le sentiment de malaise. C'est tout le paradoxe : la réalité du théâtre semble moins réelle que l'imaginaire du cinéma. La scène du viol est tout de même dure et rendue de façon assez crue. Le metteur en scène n'a pas reculé devant certaines difficultés, comme celle de montrer des corps nus - Sagamore Stévenin se déshabille intégralement au moment de rentrer en prison -, des gestes sexuels, qui font leur effet. C'est là que le théâtre reprend l'avantage sur les salles obscures ; car plus personne n'est choqué devant du nu au cinéma. Et finalement, l'« ultra-violence » mise en scène ? Les questions soulevées dans le roman - la violence gratuite, le bien et le mal, le libre-arbitre, la conduite imposée par la société - sont toutes là et se posent aujourd'hui de la même manière qu'à l'époque. Mais, soit la mise en scène pêche à rendre toute son acuité à la thématique, soit le spectateur d'aujourd'hui est de toute façon moins choqué que celui d'il y a 30 ans face au film, on n'en ressort pas aussi dérangé qu'on devrait l'être. Peut-être Alex est-il seul en scène ?

Orange Mécanique
Mise en scène : Thierry Harcourt
Adaptation de Alexandre Berdat et Nicolas Laugero-Lasserre
Interprétation : Jean-Gabriel Nordmann , Jean-Christophe Bouvet , Firat Celik , Sagamore Stévenin , Isabelle Pasco , Philippe Corti , Philippe Smail .
Jusqu'au 6 mai 2006 au Cirque d'Hiver Bouglione, Paris 11eme m° Filles du calvaire.

Vanina Arrighi de Casanova



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