The Ballad of Jack and Rose de Rebecca Miller

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Cérémonie des adieux

Sur une île de la côte Est des Etats-Unis, ex-repaire de hippies, Rebecca Miller dépeint l'amour dévastateur d'un père mourant remarquablement interprété par Daniel Day-Lewis et de sa fille Rose, adolescente innocente et dangereuse. Le film attache sans complètement convaincre.

Daniel Day-Lewis, sur les clichés de mariage qu'a pris de lui sa belle-mère la photographe Inge Morath, ressemble au personnage qu'il incarne dans The Ballad Of Jack and Rose, troisième long-métrage réalisé par Rebecca Miller, sa femme, également fille de l'écrivain Arthur Miller. Même silhouette efflanqué un peu voûté qu'il sait parfaitement accentuer pour signifier le chant du cygne, mêmes colliers de perles et bracelets en fibres naturelles d'influence hippie. Il lui suffisait de perdre encore quelques kilos, de se planter un anneau dans l'oreille, de porter un chapeau mou et de se tatouer l'avant-bras, pour donner vie à Jack ou plutôt pour lui donner le temps d'une lente agonie. Car Jack a le cœur malade. Et ce n'est pas une métaphore. En bon ingénieur en énergies alternatives vivant en autarcie sur une île de la côte Est des Etats-Unis, il fauche son blé. Là, c'est une métaphore et l'icône de « la grande faucheuse » clignote en haut à droite dans l'esprit du spectateur.

En caricaturant, on pourrait dire que trop d'images clignotent dans ce film. Mais le numéro d'acteur est fascinant et le résultat néanmoins attachant. Le film dépeint l'histoire d'une passion entre Jack, atteint d'une maladie de cœur, sur le point de mourir et sa fille Rose, adolescente innocente chastement éprise de son père comme il l'est d'elle. Elle le poussera dans les bas-fonds de la jalousie en se vengeant de l'affection qu'il porte à sa maîtresse. Dans ce huis clos en île, la cinéaste oscille entre finesse et pathos. La caméra virevolte et agace souvent, accumule les gros plans sur le visage aux traits coupants de Jack, ruisselant de sueur, blanc comme un linge, mais regard bleu acier magnétique. La bande son magnifique mais omniprésente est signée des héros des sixties, Dylan en tête. La caméra sait heureusement souvent aussi se faire discrète pour se glisser dans les coins de l'âme et de la détresse du deuil imminent à surmonter. Celui de sa propre vie d'abord. Mais pour Rose, déjà orpheline de mère, la mort du père est insoutenable et elle promet de le suivre dans la tombe. Le deuil d'une époque ensuite. Celle de la communauté hippie fondée à la fin des années 60 sur ce bout d'île battu par les vents, symbole de la contre-culture américaine.

Union forcée
Face à la faux de la mort qui s'affûte Jack panique. En urgence, il tente une greffe avec rejet assuré entre sa maîtresse Kathleen incarnée par Catherine Keener et ses deux dadais de fils qu'il fait venir du continent pour l'assister au seuil du deuil. Evidemment, l'ambiance Petite maison dans la prairie tourne au vinaigre, les chignons se crêpent et les cheveux se coupent en quatre sur fond de promotion immobilière galopante. C'est à peine une caricature de deux mondes qui s'entrechoquent, pot de fer contre pot de terre. Le promoteur en short contre lequel bataille Jack est sans doute même un degré en dessous du réel. Bref, tout frotte dans cette union forcée des contraires. Jack et Rose traînent en chaussettes en laine dans un canapé fatigué sous la suspension en mat cramé. Les deux gamins et la maîtresse semblent tout droit sortis d'Elephant de Gus van Sant et se sont sans doute amenés avec American Psycho de Bret Easton Ellis dans le sac à dos. Jack qui en est resté à Moby Dick éructe dans son bel accent anglo-irlandais à chaque fois que les nouveaux venus prononcent le mot télé. On sent bien que ces trois-là n'ont jamais pratiqué le tri écologique des poubelles.
Les relations s'enveniment. Mais le film, manquant peut-être lui-même d'un certain tri ou du moins d'un parti pris, s'éparpille aussi en un puzzle un peu fourre-tout.

Il aurait sans doute gagné en force et en ampleur à moins de scènes juxtaposées. Mais comme le plus souvent ces mêmes scènes sonnent justes, on a bien du mal à porter un jugement tranché. La réalisatrice s'explique : « L'histoire fonctionne à plusieurs niveaux, avec des ruptures de ton, du pathétique au comique. J'ai cherché à mêler des tonalités très contrastées parce qu'elles reflètent l'idée que je me fais de la vie. » Mais d'où vient qu'on reste un peu sur sa faim ? Ce sont peut-être les conséquences d'un manque de distance d'une réalisatrice face à son acteur de mari ? Rebecca se défend d'avoir écrit le film pour Daniel qu'on n'avait pas vu sur les écrans depuis Gangs of New York (2002) de Martin Scorsese et qui rafle, avec le rôle de Jack, le prix d'interprétation masculine au dernier festival de Marrakech. Difficile de le croire. Tous deux ont la nostalgie de ce monde hippie mort et enterré qu'ils n'ont pas connu (hormis Rebecca lorsqu'elle était enfant et qu'elle rendait visite à son frère qui vivait dans une communauté hippie), dont ils ne viennent pas. En résulte peut-être un manque de décalage, une certaine platitude. Il manque l'étincelle qui enflamme. Mais, le film parvient quand même à séduire par sa sincérité. On peut voir aussi en Rose, incarnée par la jeune actrice Camilla Belle, dont la présence un peu terne est quasiment éclipsée par le magnétisme de Daniel Day-Lewis, l'évocation des relations qu'entretenaient, disent certains commentateurs, Rebecca Miller avec son écrivain de père. La vision qu'elle a des sixties est en tout cas pour le moins désenchantée.

The Ballad of Jack and Rose
Réalisé par Rebecca Miller
Etats Unis, 2003 - 1h52
Avec Daniel Day-Lewis, Camilla Belle, Catherine Keener
Sortie en France : 15 Février 2006

Laure Naimski Le 16 February 2006

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