Rencontre avec des collectionneurs à l'occasion de l'expo Une vision du monde à la Maison Rouge à Paris
Les Parisiens ont l'opportunité de découvrir la collection privée de vidéos d'Isabelle et Jean-Conrad Lemaître, exposée pour la première fois à la Maison Rouge. Un couple de collectionneurs français, nomade, domicilié à l'étranger depuis une trentaine d'années. Entretien à trois voix réalisé à Bastille, à l'occasion de leur venue à Paris.
Fluctuat : Comment avez-vous commencé cette collection ? Est-elle uniquement constituée de vidéos ?
Isabelle Lemaître : Nous sommes passés par tous les stades : peintures, photos, sculptures. Nous sommes venus à la vidéo car nous sommes cinéphiles. Nous trouvons formidable le fait qu'un certain nombre d'artistes reviennent à la vidéo depuis une dizaine d'années.
Jean-Conrad Lemaître : Pourquoi les artistes ont-ils besoin de ce média ? Je pense que beaucoup d'artistes utilisent différents médias. Beaucoup utilisent aussi la sculpture. Par exemple, Mark Wallinger pratique la photo et la vidéo.
Isabelle Lemaître : Beaucoup d'artistes essaient ce média.
Jean-Conrad Lemaître : Un média de notre temps.
Isabelle Lemaître : Léger et facile à transporter.
Flu : Quelle est la particularité d'une collection vidéo ?
Isabelle Lemaître : C'est plus compliqué au départ. Nous ouvrons beaucoup notre maison pour montrer les œuvres. C'est un geste qui ressemble à la collection de gravures, que l'on sort du carton. Nous choisissons quelle vidéo nous voulons montrer à quelle personne. Nous partageons ce moment avec des amis, comme un match de foot !
Flu : Comment l'enrichissez-vous ? Quels sont vos thèmes de prédilection ?
Jean-Conrad Lemaître : Nous allons dans les galeries.
Isabelle Lemaître : Nous bougeons, nous sommes actifs !
Jean-Conrad Lemaître : Nous allons dans les foires, essentiellement en Europe. Nous avons des amis collectionneurs et "curators" qui nous informent. Nous lisons les magazines, qui nous apprennent beaucoup de choses...
Isabelle Lemaître : Nous allons aussi sur Internet.
Jean-Conrad Lemaître : J'aime regarder les œuvres sur Internet. Je fais des recherches sur des artistes avec google, je m'informe. Nos thèmes de prédilection sont très bien définis par l'exposition : poétique du monde, politique de l'autre et esthétique de l'échange. Nous constituons une collection avec des œuvres liées à nos sensibilités. Elle est très personnelle, très privée. Cependant, elle est tournée vers la connaissance des autres cultures et de l'être humain, de notre monde.
Isabelle Lemaître : C'est une quête ! Nous sommes des pèlerins. Pour mon mari, il s'agit d'une quête du Graal, de s'élever au-dessus du quotidien. Il a travaillé 35 ans dans une banque ! (rires)
Jean-Conrad Lemaître : L'art est un enrichissement personnel. L'artiste nous enrichit et nous partageons cet enrichissement avec nos amis.
Isabelle Lemaître : C'est une passion, mais aussi une mission commune qui cimente notre couple.
Jean-Conrad Lemaître : Oui, c'est un édifice que nous construisons, un cheminement commun.
Flu : Votre collection est axé sur le monde et ses mutations, sur les limites de nos systèmes sociopolitiques. Cette activité a-t-elle changé votre vision du monde ou au contraire recherchez-vous à conforter l'idée que vous vous en faites ?
Jean-Conrad Lemaître : Nous n'avions pas d'idée préconçue. Nous avons eu des coups de cœur qui répondaient à nos sensibilités, nos aspirations. Ce sont des œuvres sur la même longueur d'ondes que nous.
Isabelle Lemaître : Les thèmes sont venus après. Cette collection s'est construite avec passion et à l'instinct. Une collection se bâtit d'après une personnalité et des œuvres, les thèmes viennent après. Le fait de vivre à l'étranger, depuis une trentaine d'années, nous a donné une envie d'ouverture sur le monde.
Flu : La collection relève du domaine privé et pour le temps de l'exposition, elle passe dans le domaine public. Dans quel état d'esprit avez-vous abordé l'invitation d'Antoine de Galbert?
Isabelle Lemaître : Nous étions très contents, surtout que nous connaissions déjà la Maison Rouge. L'idée de présenter notre collection dans une fondation privée nous a séduits. Nous avions déjà présenté des œuvres de notre collection. Jean-Marc Bustamante nous avait demandé un programme de douze œuvres pour la télévision. Nous avons prêté des œuvres à Tourcoing, à l'espace Bloomberg (Londres), mais nous n'avions jamais présenté notre collection.
Jean-Conrad Lemaître : Nous avons toujours répondu aux demandes de prêts. Le public a le droit de connaître les œuvres du domaine privé. C'est une forme de respect pour les œuvres, les artistes et le public. Le collectionneur ne garde pas l'œuvre pour lui, il la partage à 100 % avec le public.
Isabelle Lemaître : Nous ouvrons notre maison. Cela fait partie de notre vie.
Jean-Conrad Lemaître : Nous soutenons de jeunes artistes. C'est très important pour nous. Ainsi, nous restons jeunes ! (rires) Nous avons vu beaucoup de collections, essentiellement belges et allemandes, certaines s'arrêtent d'un coup. Certains ne comprennent plus ce que fait la jeune génération, ça les effraie même. Cet effort de compréhension est une manière de garder vitalité et énergie. Nous sommes nomades et nous avons besoin de comprendre les mentalités des lieux où nous vivons.
Isabelle Lemaître : Nous avons un rapport affectif très fort avec les œuvres et les artistes que nous soutenons.
Flu : La Maison Rouge a choisi Christine Van Assche comme commissaire ? Que retenez-vous du regard qu'elle a porté sur votre collection ?
Isabelle Lemaître : Christine Van Assche a fait un choix très radical parmi une collection qui est elle-même très radicale.
Jean-Conrad Lemaître : Nous sommes très satisfaits de ce choix. Nous aurions eu la plus grande difficulté à le faire nous-même.
Isabelle Lemaître : Christine Van Assche a déjà prouvé sa valeur au Centre Pompidou qui possède une collection vidéo extraordinaire. Nous ne nous sommes absolument pas occupés de l'installation de l'exposition. Nous sommes arrivés ce matin et avons découvert l'exposition avec le public.
Jean-Conrad Lemaître : Nous n'avons jamais vu vingt-cinq de nos œuvres ensembles ! C'est formidable ! Nous étions très curieux du résultat car nous les aimons ces œuvres !
Isabelle Lemaître : Oui, c'est une grande émotion pour nous.
Flu : De plus, la présentation, scénographiée, diffère de la sphère privée...
Jean-Conrad Lemaître : Oui, nous n'avons pas ces moyens-là, même si nous disposons d'un projecteur et d'un Home cinéma.
Flu : C'est un rapport plus intimiste avec les œuvres...
Jean-Conrad Lemaître : Oui. Nous suivons la volonté de l'artiste. Certaines ne peuvent être montrées sur moniteurs. Ou à l'inverse certains artistes, comme Jeremy Deller, imposent le moniteur.
Flu : A ce stade, votre projet de collection connaît une véritable reconnaissance. Quelle est la satisfaction du collectionneur ?
Isabelle Lemaître : Pour nous, cest une étape.
Jean-Conrad Lemaître : La vidéo a encore un potentiel de développement énorme. Nous souhaitons suivre ce développement.
Isabelle Lemaître : Il ne faut pas oublier qu'il s'agit de la première exposition de collection privée de vidéo en France. C'est encore nouveau. Nous trouvons ça extrêmement stimulant !
Propos recueillis par Ophélie Lerouge en février 2005 à Paris
Une vision du monde, la collection vidéo de Jean-Conrad et Isabelle Lemaître
19 février - 14 mai 2006
La Maison Rouge
Fondation Antoine de Galbert

Illustrations :
vue expo 1 (détail) : Aernout Mik, Park, 2002 - 20'
scénographie bureau des Mésarchitectures © Marc Domage
vue expo 2 : Sébastien Diaz Morales, The persecution of the white car, 2001 - 25'
scénographie bureau des Mésarchitectures © Marc Domage
Sur le web :
- le site de la Maison rouge
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