Avec ses 91 clichés de personnalités politiques rassemblés à la Maison européenne de la photographie, Raymond Depardon propose une vision empathique mais sans concession des hommes de pouvoir.

La politique a un visage. Elle en a même plusieurs. Il y a la figure du candidat, poses crispées, serrages de louches et sourires automatiques. Celle du tribun, main levée doigt tendu, regard grave, n'importe quel conseiller général se prend pour Martin Luther King, un homme engagé face à l'histoire. Et puis il y a celle, plus rare mais plus intense aussi, de la solitude éprouvée par ceux qui choisissent (normalement) de privilégier l'action publique même au détriment de leurs désirs individuels.
C'est cette dernière image que préfère sans doute Raymond Depardon. C'est celle-là en tout cas qui nous reste après avoir vu son exposition à la Maison européenne de la photographie.
Là sont rassemblés les clichés d'une quarantaine d'hommes et femmes politiques, du sourire gêné d'Allende au milieu de la foule à Goukouni Wendeye, seul avec un téléphone dans la pénombre d'un sous-bois.
Quarante ans de photos et de nombreuses perles comme celle de Massoud assis dans une pièce sombre, les jambes repliées, un drôle de sourire aux lèvres.
Dans un autre genre, il y a aussi De Gaulle qui grimpe les marches de l'Opéra aux côtés de Kroutchev et - allez savoir pourquoi - le Général, saisi regard baissé, ressemble à un majordome triste et usé qui raccompagne les invités. En exagérant un peu, on pourrait d'ailleurs voir ce cliché comme le symbole d'un monde qui s'effondre : celui du politique revêche, qui promeut moins son image qu'il ne la subit.

La religion du conceptuel
Car, dès Giscard, tout change. La photographie se démocratise ; la classe politique française va puiser son inspiration outre-Atlantique. VGE accepte que le photographe s'approche, prenne le temps de faire son travail, comme le font Kennedy ou Mac Govern depuis des années. Et voilà Giscard, de trois quart en avion, méconnaissable le jour de la mort de Pompidou. Très vite, la spontanéité des débuts s'efface pourtant devant les exigences de la communication, hommes politiques et communicants veulent choisir la mise en scène. Voici, Bayrou, seul en avion, l'air faussement pénétré. De lui, Depardon dit qu'il « veut tout contrôler ». Et le photographe n'est pas à l'aise avec la pose obligée comme le prouve un portrait de Delanoë à Saint-Germain-des Prés qui évoque plus une affiche officielle de campagne cantonale qu'un cliché artistique.
Raymond Depardon n'est jamais aussi bon que quand on le laisse opérer parce que sa démarche n'est pas moraliste mais compréhensive, voire empathique. C'est ainsi qu'il convaincra François Hollande de poser dans les rues de sa ville de Tulle plutôt que devant un décor factice. « La religion du conceptuel a envahi le réel » , lance t-il au premier des socialistes. Et ce cliché où il discute avec un vieil homme à canne dans une ruelle est plus fidèle à ce qu'il est que les portraits de rougeaud simplet auxquels on a le droit habituellement. Jospin, presque anonyme dans une salle d'attente d'aéroport, relisant ses dossiers comme un commercial en transit a le droit lui aussi à son meilleur cliché.

Un puissant effet de réel
Mais tous les hommes politiques n'acceptent pas ce jeu : Mitterrand seul dans son bureau élyséen reste crispé et distant. Chirac s'en fout, Depardon ne l'a quasiment jamais photographié. « La seule chose qui l'intéresse c'est la télévision » , explique t-il.
La télévision est d'ailleurs à l'exact opposé du travail du photographe : son écrasement visuel et son absence explicite d'intention rendent les images de la première faussement neutres et souvent très laides ; là où le deuxième, en assumant très visiblement sa subjectivité, propose des superbes images habitées d'un puissant effet de réel.
Une vision politique en somme, celle d'un homme qui est tout sauf dupe : quand les amis de Sarkozy lui proposent de rester après une séance et multiplient les manifestations de sympathie, Depardon s'esquive poliment. Du ministre de l'Intérieur, il publie un seul cliché, celui d'un homme pris presque de dos, au milieu d'un cocktail mondain...

« PPP : Photographies de personnalités politiques », de Raymond Depardon à la Maison européenne de la photographie jusqu'au 05 mars 2006.

Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy 75004 Paris
T. : 01 44 78 75 00
Ouvert du mercredi au dimanche inclus, fermé lundi, mardi et jours fériés.

Illustrations :
© Raymond Depardon / Magnum Photos (détail) Raymond Barre, 1988

© Raymond Depardon / Magnum Photos FRANCE. Nice. Nicolas Sarkozy, 2003

Daniel de Almeida



Sur le web :
- le site de la MEP

Magnum photos


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