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Auréolé d'un prix à Venise et au festival de Sundance, 13 Tzameti est sans doute la très bonne surprise française de ce début d'année ciné. Un film improbable, au noir et blanc à mi-chemin entre expressionnisme et polar, et au scénario haletant. Rencontre avec son réalisateur et producteur Gela Babluani, dans sa fabrique à films.
D'où venez vous ?
Vous me demandez quel est mon pays d'origine ou bien où j'étais hier... ?
Justement, un peu des deux ! D'autant que la remise des prix du Festival de Sundance, c'était il y a deux jours !
J'étais à Sundance mais je suis arrivé en retard pour la cérémonie. Je crois que cela devient une habitude ! A Venise je suis également arrivé en retard, je ne sais pas pourquoi, je loupe toujours l'avion, il y a quelque chose qui se passe au dernier moment qui fait que... Je n'arrive pas à arriver à temps.
Sinon vous êtes également d'origine géorgienne... Vous avez toujours vécu en France ?
Je suis arrivé en France il y a 10 ans. J'avais 17 ans.
Vous avez fait une école de cinéma en France ?
Non pas vraiment. Je suis passé à l'ESRA pendant quelques mois, à l'époque j'avais plus besoin de ça pour ma carte de séjour !
C'est votre premier film, vous avez mis combien de temps à l'élaborer ?
L'idée m'est venue il y a huit ans. Je me suis mis à l'écriture du scénario deux ans après... Je voulais parler de la nature humaine quand elle se trouve dans une situation extrême. Je voulais l'associer à une sorte réalité. J'ai donc pensé à mettre en scène une sorte de compétition un peu semblable à ce qu'il y a dans la vie quotidienne, mais poussée à l'extrême. Comme il y a très peu de dialogues, le scénario était assez court, il faisait 40 pages. On a tourné pendant 5 mois au total mais découpé en plusieurs parties parce qu'on commençait le tournage et on s'arrêtait quand on n'avait plus d'argent. Du coup on est revenu 3 fois sur les lieux... On a commencé à avoir de l'argent quand on a terminé le tournage, ce qui nous a permis de régulariser des choses.
Et d'où venaient ces investissements ? Vous avez eu des aides de l'avance sur recette ?
Non, l'argent venaient de coproducteurs. Mk2 est rentré dans le film en achetant le droit de distribution... J'avais montré 50 minutes du film montées à la personne qui s'occupe des acquisitions, qui a adoré. En fait, pas mal de boîtes de distribution voulaient le film... Et puis Mk2 m'a présenté Les Troublemakers qui ont fait la musique du film, celle du début. Je trouvais que leur univers correspondait assez au mien.
L'ambiance angoissante du film tient aussi à ses décors. Comment les avez-vous intégré dans l'histoire ?
On a passé beaucoup de temps sur le plateau. A un moment, je vivais même dans la maison qui est la scène principale du film. Quand on passe 24h/24, jour et nuit dans un décor, on trouve des détails de mise en scène, des petites choses qu'on ne pouvait imaginer. La proximité du plateau est très inspirante...
Il y a une histoire d'ampoule qui a son importance dans le film. Sur cette ampoule, il y a une fine ligne de peinture blanche, une fioriture qui parait alors insupportable dans le contexte où on nous la montre. C'est de ce genre de détails dont vous parlez ?
L'ampoule est arrivée la veille du jour du tournage de cette scène. Le rituel qui se fait autour de l'ampoule dans la première version du scénario n'existait pas. Au départ, ce rituel n'était pas si décomposé et découpé, et je savais qu'il manquait quelque chose. J'en ai eu l'idée précise la veille de tournage. L'ampoule est alors devenue une sorte de personnage.
La lumière justement est très travaillée dans le film, comment avez-vous élaboré une telle photographie ?
J'avais discuté avec mon chef opérateur et je lui avais dit que je voulais qu'il y ait des zones d'ombre. Je tenais à ce qu'il y ait une lumière assez découpée avec également d'autres zones très éclairées. Il fallait que par rapport à leur destin, les personnages se déplacent de l'ombre à la lumière. C'est presque imperceptible sauf à deux ou trois moments où les plans sont assez lents et où les comédiens se déplacent lentement.
On pense un peu à l'expressionnisme allemand teinté de film noir américain en voyant la lumière de votre film et son ambiance... Vous convoquez à votre manière la patine de l'histoire du cinéma et en faites quelque chose de complètement contemporain.
J'ai eu de la chance de travailler avec Tariel Meliava, le chef opérateur. Il est dans la création de la lumière. J'avais vu son travail, il avait fait beaucoup de publicités... Dans le cinéma on dit souvent qu'il ne faut pas prendre de chef opérateur venant de la publicité parce qu'ils prennent trop de temps pour mettre en place leur lumière... En ce qui me concerne, je suis très concentré sur le cadre. Je l'élabore au millimètre près, lui est exactement pareil sur la lumière...
Comment avez-vous convaincu le producteur de vous payer le scope et le noir et blanc...
Je n'avais pas de producteur, je suis mon propre producteur !
Vous nous recevez dans les locaux des « Films de la Strada », c'est votre maison de production ?
Oui. J'aime beaucoup Fellini ! Surtout pour ses mises en scène ! Pour moi c'est ça le cinéma, plus ça que ce qu'on voit en ce moment... Aujourd'hui on a des films mais très peu ont une vraie mise en scène, une composition du cadre, une direction narrative...
Vous avez monté votre boîte pour faire ce film ?
Non. Je l'ai montée il y a à peu près quatre ans pour produire les films de mon père. Il avait arrêté de faire du cinéma en 1992 et je voulais qu'il y revienne. Ses films ne sont presque pas diffusés en France mais il a présenté un film à Cannes en 1988 et reçu un Ours d'Argent à Berlin. Et puis j'ai voulu passer à la réalisation. J'ai fait des courts métrages autoproduits, sans argent... Et puis j'ai commencé à faire Tzameti. Au début personne ne voulait de ce film sans doute parce que ça ne faisait pas partie des scénarios qu'on a l'habitude de voir ! Juste après avoir fini 13 Tzameti on a tourné le film de mon père, qu'on a coréalisé. En ce moment j'en fais le montage. Le film sortira sans doute à la rentrée prochaine...
Vous êtes donc un producteur heureux, un réalisateur heureux, un fils heureux...
Je ne suis pas producteur par conviction ! Je suis producteur parce que je n'avais pas le choix ! Même si je dois dire que beaucoup de gens m'ont aidé. En France, il y a des gens qui ne sont pas des simples loueurs de caméra ou de lumière mais qui sont des vrais passionnés du cinéma. Pour mon film, certaines personnes m'ont prêté la lumière, je ne sais pas si ça pourrait avoir lieu dans un autre pays ! Je dois beaucoup à Cinélumière et à Technovision par exemple. Je pense que leur attitude a vraiment été inspirée par leur amour du cinéma, sur la base d'un simple visionnage de quelques images de tournage, et sans eux les choses auraient été beaucoup plus difficile.
Comment vous avez choisi les acteurs ?
Je cherchais des gueules donc le casting a duré plus de 6 mois. J'ai dû voir plus de 3 000 personnes ! Beaucoup de gens ne sont pas des comédiens professionnels et viennent d'univers différents. Certains sortaient de prison, d'autres y enseignaient... Comme on était très ouvert, on recevait des lettres de gens qui nous envoyaient leur photo, on sentait qu'ils l'avaient fabriquée eux-mêmes... Une m'a marquée, c'était celle d'une personne qui me disait qu'elle travaillait au Trésor Public et se faisait chier dans son bureau...
La personne qui incarne le personnage principal est votre frère, pourquoi l'avez-vous choisi ?
Il avait tout pour incarner ce rôle. C'est un personnage entre deux état, il est le seul à ne pas savoir où il met les pieds. Il est à la fois innocent et naïf au début, il a une sorte de sobriété puis, quand il a affaire à une violence qu'on lui impose, il bascule. Il fallait qu'il soit crédible dans ces deux états. Ce deuxième aspect est un peu en contradiction avec son physique et il y arrivait parfaitement bien. Justement parce que c'était mon frère j'ai mis beaucoup de temps à me décider. J'ai vu une vingtaine d'acteurs pour le rôle principal et j'ai travaillé avec Stéphane Mathieu, un directeur de casting. Je pense qu'il avait déjà fait un choix car tous ceux qu'il m'a présenté étaient des gens intéressants. Mon frère est arrivé sur le film trois heures avant le départ parce que même si j'avais fait beaucoup d'essais avec mon frère, je me demandais si j'allais arriver à le gérer et si du coup, ce n'était pas un peu dangereux de faire un premier film avec son frère dont c'est le premier rôle... Si je l'ai pris c'est parce qu'il correspondait au personnage.
Comment Aurélien Recoing est-il arrivé dans votre film ?
Je ne le connaissais pas. C'est Stéphane Mathieu qui m'avait parlé de lui. J'ai alors vu Aurélien et on a quand même fait des essais...
Vous avez reçu deux prix, un à Sundance qui récompensait la meilleure fiction étrangère, un à Venise... Lequel vous fait le plus plaisir ?
Les deux pour des raisons différentes. Le Lion du Futur ça récompensait le premier film, c'était une très belle reconnaissance. A Sundance on a été comparé à des gens qui avaient fait plein d'autres films... c'est une autre forme de reconnaissance.
Où vous les avez mis ?
Dans mon bureau. Il y a beaucoup de gens qui les emmène chez eux, je trouve que c'est bien qu'ils soient dans la maison de production.
Et ça vous fait quoi de passer du statut de jeune réalisateur qui galère au statut de cinéaste qui donne des interviews et a reçu deux prix...
En fait on en a reçu cinq. A Venise il y en avait deux puisqu'on y a aussi reçu le prix de la presse, après on a eu le prix du meilleur film au Festival de Saint-Jean de Luz. On en a eu aussi un en Géorgie qui récompensait aussi le meilleur film, et puis Sundance.
En Géorgie ?! Ca a dû vous faire plaisir.
Vraiment plaisir. Il était présenté dans le cadre d'un festival dont c'était la 6e édition...
Alors ça vous fait quoi d'avoir reçu cinq prix ?
Le prix c'est quelque chose qu'on n'attend jamais. On se demande toujours "pourquoi moi"... En plus on le reçoit pour quelque chose qui est terminé. Comme je ne vis pas dans le passé, c'est quelque chose qui ne change pas mon quotidien. En ce moment je suis dans ma salle de montage, j'ai encore plein de problèmes concrets à résoudre. Je sais que démarrer un nouveau film signifie qu'on repart à zéro. Ce n'est pas parce qu'on a déjà fait quelque chose qui a plu que le prochain film va être parfait. J'ai hâte de tourner le prochain : plus vite on démarre, plus vite on est confronté à la réalité !
Pourquoi vous avez appelé votre film " 13 Tzameti "?
Tzameti ça veut dire 13 en géorgien. Le titre est vraiment arrivé par hasard. Au début c'était simplement " 13 " et pendant le tournage un jour ma script m'a demandé comment on disait 13 en géorgien. Je lui ai répondu " Tzameti ". Elle l'a noté sur ses rapports de script et il a été reporté sur tous les supports, pour le son, l'image, au montage... Alors il est resté comme il était né avec le film, on l'a gardé. Il y a des choses qui font partie de l'histoire de la création qu'il faut garder même si elles ne sont pas évidentes.
Le film est sorti à l'étranger ?
Au Royaume-Uni. Il y a très bien marché. Diffusé dans 5 salles, il a fait, la première semaine, autant d'entrées que "Joyeux Noël" un autre film français qui était sorti dans 32 salles...
En tant que journaliste, on voit les films en avant-première. Quand j'ai vu le votre, je pensais aller voir un film de langue étrangère, je ne savais pas ce que j'allais voir... et j'ai été totalement prise par ce thriller aussi parce que je ne savais pas trop ce que j'allais voir. Du coup je me demandais comment parler de " 13 Tzameti ". Peut-être ne pas dire grand-chose est peut-être mieux...
En fait ce que je n'aime pas c'est quand on essaie de réduire le film à un message avec un morale à la clé. C'est ce que je hais dans le cinéma en général car pour moi un film réussi doit contenir plus d'un message. Avant tout ce que j'ai voulu faire c'est quelque chose sur les rapports humains...
Vous avez l'impression d'appartenir à une nouvelle génération de réalisateurs ?
Il y a plein de jeunes qui ont envie de raconter une histoire avec des images parce qu'ils baignent dedans et en voient depuis tout petit. En France la génération de la Nouvelle Vague fait aujourd'hui un peu de tort au cinéma. On considère que l'écriture, le mot, le scénario est premier, on parle de films d'auteurs, de gens qui savent écrire des mots. Il manque de films où la mise en scène est première...

Propos recueillis par Anne-Laure Bell
[Illustrations : 13 Tzameti © MK2 Diffusion ]