C'est une page de l'histoire du Palais de Tokyo qui se tourne. L'exposition Notre Histoire..., est la dernière du mandat de Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, les deux codirecteurs du centre d'art contemporain de Paris. Un départ en fanfare, sous les cotillons, avec Happy End et (auto) célébration.

Il est rare de voir un changement de direction autant célébré (une semaine particulièrement festive, avant la Happy End Party), peut-être à l'image de ce que le Palais de Tokyo aurait pu être... Le duo avait pour intention de tourner cette exposition vers le futur. Or, elle a tout de la synthèse, du bilan ou plutôt de l'accomplissement. Premier indice : le titre, Notre Histoire..., fait immédiatement référence à la très courte histoire du Palais de Tokyo, celle d'un mandat. Alors, exposition démagogique, réellement synthétique ? Malicieusement, le titre interpelle le visiteur. Notre histoire, celle d'une scène française émergente, d'une histoire en train de se faire. Il s'agit bien d'un regard, fier, après quelques années et quelques manifestations. La liste des artistes exposés faisant foi. Chaque élément a fait l'objet d'une minutieuse attention, de la scénographie au mini-site de l'exposition. Lequel, outre la présentation de l'exposition et la présence de galeries photos, a le mérite de présenter une documentation complète sur les artistes, agrémentée de nombreux liens sur le web. A noter aussi les commentaires des artistes en ligne, quelques vidéos à l'intérêt modéré, car relatant la visite du premier Ministre ou la foule du soir du vernissage. In fine, une autocélébration.

Décryptage et critique acerbe, notre monde passé au crible
De prime abord, comme à l'accoutumée au Palais de Tokyo, c'est un joyeux bordel qui accueille le visiteur. Pourtant la scénographie est finement étudiée, les monumentales œuvres murales de Micheal Lin, de Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk côtoient installations, sculptures et photographies. Toujours aussi peu de peintures, à l'image d'un contexte peu flatteur. Notre Histoire... rassemble « vingt-neuf artistes, tous particulièrement représentatifs de la scène française actuelle, de son dynamisme, de son potentiel créatif et de son rayonnement international ». De nombreux artistes présentent des travaux pointant les travers de notre société actuelle : le Batman de Virginie Barré est obèse, Matthieu Laurette décèle les failles du système commercial et la jouissive installation de Wang Du (illus. ci dessous) oblige le visiteur à piétiner un tapis de journaux (tels que Métro ou Le Parisien) et dénonce le pouvoir des mass médias, à travers de gigantesques pages chiffonnées. Des torchons, semble-t-il dire. De même, les photographies de Bruno Serralongue, similaires aux photographies de presse, portent un décalage vis-à-vis de l'événement, à savoir ici les deux rounds du Sommet mondial de la société de l'information (illus. ci dessus). Une critique acerbe du traitement médiatique. Pas à pas le visiteur découvre des œuvres qui décryptent, dissèquent, transgressent ou manipulent notre monde. Critiques, engagés, faussement ingénus ou révoltés, les artistes regardent notre monde, notre Histoire. Les approches sont diverses : documentaire, fiction documentaire (Alain Declercq, familier des processus d'infiltration. Ici, le visiteur est mis dans la peau d'un agent secret.), onirique (Michael Lin), politique (Adel Abdessemed, kader Attia), sociale (Rebecca Bournigault, Barthélémy Toguo), subversive (Boris Achour), désenchantée (Olivier Babin) ou personnelle (Fabien Verschaere).
L'exposition Hardcore laissait une vive impression de gâchis, pour cause d'un discours peu convaincant. A l'évidence, Notre Histoire... ne suit pas le même chemin, grâce à la cohérence d'un discours énoncé autour de questions sociales, politiques et culturelles. Un discours articulé via les perceptions et les préoccupations de chaque artiste. La scénographie le sert à travers des expériences esthétiques uniques. La plus belle réussite de Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans (interview, Hardcore) depuis leur nomination en 2002.

Le Palais de Tokyo après Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans
Le palais de Tokyo, pensé au départ comme lieu éphémère, a gagné sa pérennité grâce à une programmation artistique foisonnante et la volonté de lui créer une véritable identité. Il a su s'imposer comme le premier lieu de l'art contemporain en France avec plus de 900 000 visiteurs depuis son ouverture. Le succès est tel, que le projet de « satelliser » le Palais est en cours d'élaboration. Des expositions labellisées « Palais de Tokyo » devraient ainsi voyager. Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre de la culture,a aussi indiqué l'ouverture du Palais au cinéma, au design et à la mode, lors de la conférence de presse du 2 février.

Une nouvelle ère commence...
La deuxième phase de réhabilitation du Palais de Tokyo est en cours. Il est à espérer que les salles de projection, construites lors de l'aménagement du bâtiment pour la cinémathèque, puis murées, seront enfin utilisées. La réussite des missions de Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, non issus du réseau classique de conservateurs et directeurs d'institutions publiques, devraient faire jurisprudence. Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, forts de leur notoriété toujours croissante, continueront leurs carrières de commissaires d'exposition indépendants. Prochain rendez-vous lors la prochaine Nuit Blanche. Leur successeur, Marc-Olivier Wahler, ancien directeur du Swiss Institute de New York, déjà nommé, inaugurera une nouvelle impulsion cet automne.

Illustrations :
- Wang Du, Luxe populaire, 2001
Photo : André Morin. Courtesy galerie Laurent Godin, Paris & galerie Baronian-Francey, Bruxelles
- Bruno Serralongue, photographie
Un peu avant la cérémonie d'ouverture de la phase 2 du Sommet Mondial sur la Société de l'Information, salles des Plénières, Kram Palexpo, Tunis, 16.11.2005., 2005
Courtesy Air de Paris, Paris

Ophélie Lerouge



Sur Flu :
- Entretien avec Jérôme Sans (Expo Hardcore, mars 2003)
- Chronique de l'expo Hardcore (mars 2003)
- Toutes les expos du Palais de Tokyo (Recherche)

Sur le web :
- le site du pdt



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