Sangre de Amat Escalante

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Désenchantement du sexe

La télé, la bouffe de merde et le sexe gras comme nouvelle Sainte trinité. Pas de rédemption, mais une aliénation qui pousse au crime passif. Non vraiment, la vie vue par le jeune réalisateur mexicain Amat Escalante dans son premier long-métrage Sangre n'est pas jouissive. Son cinéma l'est lui par fulgurances.

Intérieur jour blafard. Blanca et Diego affalés devant la télé. «- Tu m'aimes ? - Je t'aime. Bon je vais faire pipi ». « - Tu penses à quoi ? - A rien. » « - Pourquoi tu pleures ? - Je ne sais pas. Tu ne trouves pas que la vie est sordide ? » Quand la vie justement se résume à ce type de dialogues, le divan devient le lit de l'enfer. La télé est à la place du psy. On la regarde, on s'y oublie, si tant est qu'on ait jamais eu conscience de soi. Les telenovelas qu'on y ingurgite dans un Mexique en proie à la junk food font des ravages à échelle planétaire. Enième variation sur le thème du « Connais toi-même » pour sauver ta peau et celle des autres, Sangre, premier long-métrage du réalisateur mexicain de 26 ans Amat Escalante, apporte-il du sang neuf à la grande affaire de l'humanité ? Franchement oui, mais c'est limite. Le film évite de peu la condescendance envers les « petites gens » vue sous l'angle du sordide. Il réussit le tour de force d'accrocher une dimension poétique dans des vies figées comme la pellicule blanchâtre à la surface d'un pot au feu qu'on aurait mis à dégraisser sur le rebord de la fenêtre.

Abrutissement
Dans Sangre, pas de fenêtre. Elles sont sciemment occultées. Le parti pris d'utilisation du cinémascope dans un intérieur confiné augmente encore l'effet claustrophobe chez le couple qui deviendra sans doute le moins mythique de l'histoire du cinéma. On manque d'air. L'histoire tient en quelques mots : « Après leur journée de travail, Diego et Blanca se couchent sur le canapé et regardent des telenovelas ou font l'amour sur la table de la cuisine. Pour eux, le sexe et la télévision sont des activités interchangeables. Quand Karina, fille d'un premier mariage de Diego, débarque en quête d'affection, Diego se retrouve coincé entre les crises de jalousie de sa femme et le désespoir de sa fille qui se drogue. Un événement extraordinaire va le pousser à agir comme il ne l'a encore jamais fait. »

Evidemment, on ne vous dira pas de quel événement il s'agit tant le scénario mince comme un fil repose sur lui. En attendant que quelque chose arrive selon la tradition dramaturgique occidentale (a l'inverse de l'orientale où l'on attend plutôt que quelqu'un arrive), l'ordinaire de Blanca et Diego comporte aussi un travail fastidieux et sans aucun intérêt. Elle est serveuse dans un restaurant de sushi (visiblement devenu plat exotique numéro un au Mexique, ce qui n'empêche pas le pays d'avoir le taux d'obésité le plus élevé au monde juste derrière les Etats-Unis), il est « compteur » de gens qui franchissent le seuil d'un bâtiment municipal. Entre le boulot et le dodo, bien sûr, il y a l'autobus et la voiture. On comprend très vite le guet-apens de l'ennui dans lequel nous conduit Amat Escalante. Du coup, la question se pose. Est-il possible de prendre comme objet cinématographique l'abrutissement de nos vies urbaines et télévisuelles ? Et de manière plus générale, le manque d'humanité qu'elles engendrent ? Comment le faire sans tomber dans la caricature et le mépris à l'instar de Carlos Reygadas dans son dernier opus Bataille dans le ciel ? (Carlos Reygadas coproduit le film d'Amat qui a été son assistant réalisateur) Grâce à une mise en scène extrêmement épurée, un parti pris de neutralité qui passe par très peu de mouvements de caméra, pas de musique, la parcimonie des dialogues souvent couverts par le son de la télé, l'emploi de comédiens non professionnels au physique il est vrai particulièrement ingrat, Amat Escalante y parvient.

Passivité criminelle
Même si le jeune cinéaste ne résiste pas aux scènes de sexe bien sordides ou « jouir sans entraves » se résume à une levrette vite fait sur une table de cuisine. Du sexe censuré des années 1940 au sexe sublimé des années 1980, des jambes de Sharon Stone et abdos sculptés façon tablettes de chocolat de Mickey Rourke, on en arrive au sexe tout sucre et graisse avec 50 % de produit en plus dans le gras du bide. Mais Amat Escalante excelle à dresser le portrait d'êtres complètement absents à eux-mêmes et donc aux autres, se vautrant pour elle dans un égoïsme aveugle, pour lui dans une passivité criminelle. Leur vie les dépasse. Seul le fait de sortir de la ville et de retrouver une situation originelle voire mystique permet une fin en forme d'espoir. On respire un peu.

Sangre
Mexique-France - 2005
Durée : 1h30
Avec Cirilo Recio, Laura Saldaña, Claudia Orozco
Sortie en France : 01 Février 2006

Laure Naimski Le 29 January 2006

Sur le web : Sur Flu : - Lire la chronique de Bataille dans le ciel (Carlos Reygadas, 2005)

Sur le web : - Consultez salles et séances sur le site Allociné.fr