Jouer juste, pièce adaptée d'un roman de François Begaudeau (itw, 2003 ), échoue globalement à rendre la force d'un texte jubilatoire mais réserve quelques purs moments de grâce.

Jouer juste est une affaire de paris. Et en premier lieu celui de son auteur, François Begaudeau qui avait tenté dans un bref texte paru en 2003 d'élever la théorie au nom de principe romanesque unique. Alors que la plupart des auteurs de fiction essaient de donner une voix au multiple, Begaudeau réifiait le chaos du monde par l'édification conceptuelle et livrait un beau roman sur les idées.

Pari tenu, à l'inverse de celui tenté par son narrateur, un entraîneur de foot sur de sauver son amour de la passion destructrice en le soumettant aux mêmes dogmes philosophiques que ceux qu'il applique à son équipe.
Et pour « jouer juste », ses athlètes sont invités à oublier le désir de victoire, l'excitation du duel et autres émotions dévorantes au profit de l'élégance du geste ; la rationalisation des affects étant leur meilleure alliée dans cette entreprise. Moyennant quoi, les onze apprentis philosophes sont promis à une belle toise en coupe d'Europe. Leur mentor écopant lui aussi d'une inévitable défaite amoureuse, sa théorie de l'éloignement salutaire ayant fini par épuiser la patience de sa petite amie.

En adaptant ce texte dense et nerveux, Isabelle Duprez a tenté elle aussi un pari qu'elle ne réussit que partiellement. Pour conserver intacte la force de ce monologue alambiqué, Duprez a choisi un décor épuré et une mise en scène a minima.

Fiévreux mais bourratif
Pendant une heure, Régis Bourgade est donc cet entraîneur « borderline » qui alterne fulgurances théoriques et élucubrations jubilatoires dans les vestiaires. L'acteur incarne parfois magistralement ce prophète halluciné qui croit domestiquer la puissance muette du désir par la logorrhée. Et fait beaucoup rire quand il explique comment l'amour qu'il partage avec Julie doit se codifier pour survivre : calculer la distance nécessaire à préserver dans les soirées ou le nombre de coïts mensuels, ne pas s'appeler pendant dix jours et ne jamais rencontrer les proches de son partenaire etc... Sauf que le souffle qui parcourt le roman est difficile à restituer. Régis bourgade a beau effectué quelques pauses pour faire respirer le spectacle, ce soliloque fiévreux devient rapidement bourratif.
Parlant à ces joueurs, l'entraîneur admet sans complexe qu'il promeut un jeu « étriqué et laborieux ». Sans aller jusque là pour décrire la prestation de l'acteur, on regrette quand même le manque de souplesse et de folie de la mise en scène, qui auraient permis de mieux épouser les variations d'un texte aussi convaincant dans le lyrisme échevelé que dans la mélancolie la plus sobre.

Un beautiful looser.
Jouer juste, le roman, faisait discrètement l'apologie de certains échecs magnifiques, de ce qu'il faut parfois rater pour s'accomplir et plus prosaïquement des défaites programmées qu'il faut savoir accepter avec élégance. Il en va de même pour son adaptation, qui globalement se fourvoie mais réserve dans sa relative défaite de purs moments de grâce.

Comme cette scène, où Régis Bourgade décrit les trente jours durant lesquels il ne succombera pas à sa folle envie d'aller retrouver sa compagne partie dans les bras d'un autre. Sous la lumière faiblarde d'un plafonnier, il joue magnifiquement la chute d'un homme éperdu d'amour mais incapable de le concrétiser. Sur un terrain, il serait ce footballeur dont la balle décrit une trajectoire parfaite avant de bifurquer, louper la lucarne de dix mètres et décrocher une étoile au bout de sa course.

- Lire aussi l'entretien avec François Begaudeau (2003)

Jouer juste de François Begaudeau
mise en scène : Isabelle Duprez, interprétation : Régis Bourgade. Jusqu'au 26 février 2006 à 20 h + dimanche à 17 h, au Lucernaire, 53 rue Notre Dame Des Champs à Paris.

Daniel de Almeida



A lire sur Flu :

entretien avec François Begaudeau (2003)

Sur le web :

- le programme du Lucernaire
- Téléchargez le dossier de presse (.doc)



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