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Année 1994

Quel avenir pour le livre numérique ?

Hubert Guillaud et Sébastien Bailly - blog La feuille

Hubert Guillaud et Sébastien Bailly, La Feuille

Quid de la lecture sur supports numériques aujourd'hui ? Hubert Guillaud, fondateur du blog La feuille (et par ailleurs rédacteur en chef d'Internet Actu) et Sébastien Bailly, sont certainement les deux blogueurs qui connaissent le mieux les rapports entre livre et édition numérique. Bilan et prospectives en six questions + une inconnue.

1. Ebook, le retour
2. Histoire des supports de l'écrit : codex, livre, e-book...
3. Chronologie du ebook
4. Entretien avec Hubert Guillaud et Sébastien Bailly, du blog La feuille
Fluctuat.net : de nombreux supports de lecture mobile type e-book ont été développés au tout début des années 2000 . Quels regards portez-vous rétrospectivement sur l'innovation qu'ils ont pu présenter ? (Hubert)
Hubert Guillaud : Ces essais ont représenté de formidables défis technologiques. Et nombre de ces projets ont été de véritables réussites, en terme d'innovation. Pour autant, l'enjeu me semble-t-il, n'était pas tant industriel ou commercial. Ces e-book étaient chers, le catalogue d'oeuvres disponibles plutôt clairsemé, leurs fonctions limitées : ces objets de luxes ne pouvaient pas vraiment rencontrer le grand public. Sans compter que la concurrence des formats incompatibles et l'impossibilité de faire des copies de sauvegarde des oeuvres achetées - au prix d'un livre normal faut-il le rappeler - étaient autant d'obstacles supplémentaires.
Ces objets, quand ils ont rencontré leur public, ont été plutôt bien accueillis. Les expériences de prêt de livres électroniques menés par de nombreuses bibliothèques publiques de part le monde (comme des bibliothèques de la Région Rhône-Alpes et la bibliothèque de Boulogne-Billancourt) ont montré que les gens appréciaient l'outils quand ils y avaient goûtés. Les fonctionnalités, la qualité de l'objet, la possibilité d'annoter les textes ont été plutôt bien accueillis, soulignait à l'époque l'étude réalisée par l'Institut des sciences du document numérique. Preuve s'il en était que ces objets étaient réussis.
En plus de leur côté objet de luxe, leur échec, me semble-t-il, est surtout dû au fait que les e-books ont cadenassé les livres sous leur superbes capots. Les rares livres disponibles n'étaient pas exploitables sous d'autres modes. Les annotations qu'on y faisait non plus. Vérouillés, la portabilité des fonctions et des contenus était impossible. Dans le domaine du manuel électronique scolaire, on a eu un peu le même phénomène. Sous couvert de protection de leurs contenus, les éditeurs ont préparés des manuels cadenassés, très loin de l'usage des manuels traditionnels, avec lesquels les professeurs jouent plus librement. Aujourd'hui, on a un peu l'impression que les e-manuels ont été remplacés par des ordinateurs portables et que les contenus se sont fondus dans l'internet...

Il doit - c'est une hypothèse - se développer de nouveaux prototypes de terminaux électroniques propices à la lecture, mieux étudiés, plus conforme à nos attentes aujourd'hui. . Avez-vous remarqué des projets de R&D dignes d'intérêt, voir susceptibles d'offrir un confort de lecture manifeste ? (Sébastien)
Sébastien Bailly : L'encre et le papier électronique sont effectivement des technologies d'avenir. On est déjà au delà du stade des prototypes : le Librié de Sony est commercialisé, au Japon, et offre un vrai confort de lecture, quelle que soient les conditions dans lesquelles on se trouve pour lire. En effet, la qualité est telle qu'aucun rétro-éclairage, fatiguant pour les yeux, n'est nécessaire.

Et les technologies font des progrès constament, tant du point de vue de la taille des feuilles de papier disponibles que de la définition : un écran propose 72 points par pouce. Le papier électronique à 200 dpi a été annoncé par Seiko Epson le 30 mai 2005. Le papier numérique couleur est prêt, même si il est cher, et Philips aurait déjà mis au poins un papier numérique qui permet un taux de rafraîchissement de 80 images/secondes, largement suffisant pour les 24 images par seconde que nécessite la vidéo. La production de masse de papier électronique de qualité attendra sans doute quelques années : mais le support est inéluctablement promis à un bel avenir. Aujourd'hui, l'autonomie d'une feuille est d'environ 10 000 heures (sans l'électronique qui, le cas échéant, vient autour). Une fois la page affichée, on peut prendre le temps de la lire !

L'avenir proche, c'est l'Electronic Reader Iliad ER100 (www) qui devrait être commercialisé en avril 2006. Mis au point par une sous-marque de Philips, iRex Technologies, l'appareil de lecture à écran tactile, fera 20,5 cm et sera doté d'une connexion WiFi, avec une résolution de 160 dpi. Son autonomie ne serait que de 3 heures, ce qui est un peu court, mais ce type d'appareil devrait s'améliorer, et se généraliser.

A partir de 2006 le Japon va tester une feuille de papier électronique, que l'on pourra rouler pour la ranger, agrémentée d'une simple baguette qui contiendra l'électronique nécessaire au téléchargement, à la mémorisation et à la consultation. Une fois déroulée, la feuille, de la taille d'un journal, présentera la une du quotidien téléchargé, par exemple, puis il suffira d'appuyer sur une mollette, ou de tourner un bouton pour passer d'une page à l'autre.
Ainsi conçu, le journal électronique (téléchargeable, toujours à jour) aurait une durée de vie de 3 mois, après quoi il faudrait changer la feuille de papier électronique. Il coûterait 10 fois moins que l'achat d'un quotidien durant la même période. La fin du journal papier est annoncée pour 2010 par les Japonais ! La révolution est en marche, ce n'est qu'une question de temps, même si les usages, comme souvent, ne seront pas forcément ceux auxquels on pense aujourd'hui.

Aujourd'hui encore, l'écran d'ordinateur n'est certainement pas le support le mieux adapté pour "lire un livre". Qu'en est-il des autres terminaux ou écrans mobiles qui ont fait leur apparition dans notre vie quotidienne : console psp Sony, téléphone mobile HD ...? (Sébastien et/ou Hubert ?)
Hubert Guillaud : L'écran d'ordinateur, pas adapté ? Regardez bien pourtant, nous sommes de plus en plus nombreux à lire de plus en plus de pages sur ces écrans. Ceux-ci bougent avec nous, de plus en plus, nous suivent dans le jardin, dans le train, et parfois même jusque dans nos lits. Les ordinateurs portables n'ont certes pas encore la légerté et la maniabilité d'un livre, mais d'année en année, on s'en rapproche, non ? Les Tablet PC par exemple, permettent bien des usages, et, selon l'humeur, de lire un livre ou de regarder un film avant de s'endormir.
L'écran des téléphones mobiles a longtemps été trop petit, cela n'empêchait pas les gens d'y lire leurs SMS. La technologie progresse. Les écrans s'agrandissent et sont de plus en plus adaptés à tout type d'usages : jeux, photos, vidéos, films, textes, applications logicielles... Au Japon, on télécharge des BD sur son téléphone mobile ou sur sa console de jeux.
Ce que ces exemples montrent je crois, c'est qu'un outil qui ne sert qu'a une chose a peut-être un peu de mal à exister, sauf à le faire très bien. On pourrait imaginer un iPod pour le livre, pour autant qu'il permette de charger, comme l'iPod, une bibliothèque de 10 000 titres à des prix très différents de ceux des ouvrages disponibles en librairie. Ce serait un objet formidable, mais cette idée risque de faire peur à bien des éditeurs.
Personnellement, je ne suis pas convaincu de la pertinence d'un outils dédié au livre ou à la lecture, même si son apport en terme de confort de lecture était exceptionnel. A la suite de Daniel Kaplan , je pense profondément que les lecteurs sont aussi demandeurs de pouvoir et d'autonomie : un outils qui ne servirait qu'à lire serait finalement assez frustrant. En ce sens, le téléphone mobile ou la console de jeu portable me semblent avoir plus d'avenir en tant que support de lecture qu'un support dédié.

Sébastien Bailly : Il faudra sans doute distinguer des oeuvres lisibles sur petit écran, vite lues, des choses courtes, adaptées au téléphone portable ou à la console de jeu, et des oeuvres plus longues, qui auront toujours besoin d'autres supports. Qui imaginerait lire Guerre et Paix sur son cellulaire ? A chaque écran son type d'écrit, donc. Les Haikus sont promis à un bel avenir !

Peuvent-ils selon vous permettre de nouvelles pratiques d'écriture et de lecture, par exemple multimédia ? Comment envisagez-vous l'apparition de ces nouveaux contenus éditoriaux ? (Sébastien et/ou Hubert)
Sébastien Bailly : Le premier "roman" hypertextuel sur CD-Rom a été publié en France en 1996. C'était 20% d'amour en plus, de François Coulon. D'autres oeuvres, d'autres formes d'écriture ont été testées sur le Web, depuis. Les artistes innovent, avancent, mais on reste dans une sorte d'avant-garde qui n'a pas encore trouvé son public dix ans après. Plus de dix ans même, si l'on considère ce qui a été fait depuis les débuts de l'informatique en matière de poésie animée, d'écriture générative... Les wikis et les blogs, l'écriture collaborative où l'auteur disparait derrière un collectif plus ou moins anonyme sont des promesses de développement. Mais de nombreuses choses restent sans doute à inventer.

Hubert Guillaud : C'est le plus difficile à imaginer, et pourtant, les choses changent. On commence à le voir aujourd'hui. Des auteurs ont plus de lecteurs sur l'internet avec leurs blogs qu'avec leurs livres. L'écriture hypertextuelle se banalise et entre dans les processus cognitifs de plus en plus d'auteurs. En quelques années, la part de l'image a considérablement augmenté sur l'internet. Et aujourd'hui arrivent le son et la vidéo...
Reste que le "livre" assure une reconnaissance sociale que le web n'a pas, jusque dans les processus d'aides à la création qui privilégient les formes d'expression anciennes. Les pratiques multimédias ne sont pas encouragées également parce que les secteurs que ces pratiques recouvrent sont très indépendants les uns des autres et n'ont pas, là encore, la même charge sociale : le monde de la vidéo et celui du texte connaissent peu de passerelles. Le grand bouillonnement du web va certainement permettre de transformer les mentalités, mais cela va prendre du temps.

La presse semble fortement chamboulée par l'apparition d'internet et la révolution numérique. En début d'année, Bill Gates pronostiquait que d'ici 5 ans "que 40% à 50% des gens liront la presse en ligne" . Pensez-vous que le livre, comme il en aura été pour le vynil, et demain peut être pour les CD et DVD, puisse à terme être un support pour parti dépassé, ou très fortement concurrencé par des équivalents numériques ? (Sébastien et Hubert)
Hubert Guillaud : Vous aurez compris cependant que nous ne croyons pas que le livre, le papier va disparaître. Il a une véritable fonction sociale, une simplicité indépassable. Pour autant, il me semble que le monde que nous connaissons, c'est-à-dire que tous les livres existent sous forme papier et très peu sous forme numérique va s'inverser. Demain, la forme papier ne sera disponible que pour quelques titres. La pérennité des livres sera sous forme numérique.

Sébastien Bailly : Pour la presse, le papier électronique va permettre de nouveaux modèles de développement. Les premières expériences, notamment au Japon, vont beaucoup nous apprendre sur les usages possibles. On peut penser que le modèle du podcast, l'abonnement et le téléchargement de fichiers audios qu'on écoute ensuite sur son baladeur, s'appliquera aux informations textuelles. S'abonnera-t-on aux journaux, ou aux blogs, ou aux deux ? Fera-t-on chacun son propre journal à partir de fils d'informations auquels ont s'abonnera et qu'on lira, écoutera, regardera dans le métro ? Vraisemblablement. L'information sera proposée "à la carte", et le support de lecture sera l'équivalent de ce que nous connaissons aujourd'hui sous la forme des agégateurs RSS, mais dans une version portable.
Il deviendra peut-être assez artificiel de distinguer ce qui est du livre (pratique, notamment, mais aussi d'actualité) et ce qui est de la presse (de l'information, aussi) : tout cela ne sera que du texte, non ?

Que pensez-vous de la course à la numérisation des livres qui sévit actuellement (Google Print bien sûr, mais aussi Yahoo/British library, Amazon et son service au "Coeur du livre"...) ? N'y a-t-il pas un indice d'une numérisation croissante des "livres" au détriment du support papier ?
Hubert Guillaud : Alors que tous les livres sont fait à partir de fichiers numériques, force est de constater qu'il est bien difficile de trouver des livres au format numérique sur l'internet aujourd'hui. La course à la numérisation actuelle est l'arbre qui cache la forêt. C'est le détour qu'ont trouvé les bibliothèques et les grandes entreprises de l'internet pour contourner la frilosité des éditeurs à indexer et vendre leurs contenus sur le web. Depuis 10 ans, ceux-ci proposent toujours les mêmes pauvres vitrines de leur production où le catalogue sert d'argument commercial. A force de freiner des quatre fers, ils sont en passe d'être débordés de tous les côtés : par les lecteurs qui agrègent leurs critiques de livres, par les cyberlibraires qui vendent et conseillent à leur place, par les bibliothèques qui rendent disponibles des éditions anciennes, et même par les auteurs qui investissent des champs entier de ce qui faisait leur spécificité, comme celui de l'Encyclopédie avec Wikipédia.
Aujourd'hui, quand on recherche une information, on la cherche sur l'internet et tous les contenus des livres écrits en sont exclus ! C'est une aberration !
La numérisation est enjeu technique inéluctable de sauvegarde du patrimoine. Mais il n'est rien en comparé de l'édition sous forme électronique qui est la seule voie d'avenir de l'édition.

Sébastien Bailly : S'il est difficile de trouver des livres en version électronique sur le Web, c'est tout simplement que l'offre précède rarement la demande dans une économie de marché. Mais il faut souligner le travail de gens comme Numilog qui propose plus de 23 000 ebooks à télécharger, dont les dernières nouveautés. Ils ne sont pas les seuls, on peut penser à Mobipocket, également, pour se limiter aux francophones. La numérisation est en marche. Google a un côté rouleau compresseur, mais les initiatives sont diverses, et variées. Et les livres, tous les livres, seront un jour disponibles en version numérique. Cela se fera sûrement, pour une bonne part, au détriment du papier. Mais bien malin serait celui qui pourrait dire si le livre traditionnel, le codex, disparaîtra un jour, et dans quel délai. Pour l'instant, l'idée de la fin du codex parait illusoire, et, surtout, elle fait peur ; cela demanderait de toute façon beaucoup de temps. Mais qui sait ?

Bonus : Que lisez-vous actuellement, par plaisir ? Un conseil de lecture, pour terminer ?
Sébastien :
Je lis en ce moment Une Histoire de bleu, de Jean-Michel Maulpoix, dans la collection Poésie/Gallimard, en poche. L'auteur livre en neuf chapitres de neuf textes chacun, soit quatre-vingt une proses pour dire le bleu, comme le tour d'horizon d'un sujet inépuisable.
Hubert Guillaud : Je lis le dernier Nicholson Baker, A servir chambré. Le Pascin de Sfar et des textes de Paul Mathias sur la démocratie électronique trouvés sur l'internet et mon agrégateur quotidien.

Entretien réalisé par mail en janvier 2006

Sommaire du dossier Livre électronique :
- introduction : Ebook, le retour ?
- Histoire des supports de l'écrit : papyrus, codex, livre, e-book...
- Chronologie du ebook : 1999-2006 (8 livres électroniques)
- Quel avenir pour le livre numérique ? entretien avec Hubert Guillaud et Sébastien Bailly (blog La feuille)

notes :
Daniel Kaplan, "Du terminal à l'"initial".

Bill Gates in Le Figaro, 26 octobre 2005) : "Dans cinq ans, on peut penser que 40% à 50% des gens liront la presse en ligne. Pour conserver leur lectorat, les journaux doivent développer leur approche électronique. Citée par France 2.

Sur le web :
- le blog La feuille, dédié à l'actualité de l'édition et de l'édition électronique.

|   Histoire des supports de l'écrit : codex, livre, e-book... >>>

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Arnaud Jacob - 23 août 2008

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