Martin Scorsese en une intégrale, une carte blanche et un livre d'entretiens. Jusqu'en mars, le Centre Pompidou taille un costard sur mesure au plus italo des réalisateurs américains. Coup de projecteur et de feu sur les premiers longs du « Goya de la 42e rue ».

Il faudrait écrire sur le cinéma de Scorsese sans réfléchir. En écriture automatique, comme une rafale de mitraillette dans le Scarface de Hawks, comme Marty parle, à toute vitesse, comme le sang qui pisse de la jugulaire de Johnny Boy, alias Robert de Niro, quand il se fait flinguer à la fin de Mean Streets. Ecrire d'un trait, avec ses tripes et sans graisse, comme un coup de poing dans la baston d'ouverture de son premier long Who's that knocking at my door ? Ecrire non pas comme un chorus de jazz, non pas à la manière des gars de Shadows de Cassavetes, mentor de Marty, mais plutôt à la manière d'un riff de guitare rock, comme celui à la fin de Mean Streets où Harvey Keitel, la main bousillée par une balle, perd le contrôle de son américaine et vient s'encastrer dans un mur près de la fire lane. La ligne de feu. C'est ça qu'il faudrait pouvoir faire.
Répandre de la poudre sur la ligne jaune et y foutre le feu. S'en foutre. Ne pas comprendre. Comme quand Marty se fout de la gueule de l'éminent André S. Labarthe qui, dans The Scorsese machine (1992, documentaire qu'il lui consacre dans la série « Cinéma de notre temps »), lui demande si ses parents, qui participent au tournage de ses films, sont davantage des personnages de fiction ou de documentaire. Réponse : « C'est une question intellectuelle. Je n'y ai jamais pensé ». Les frenchies ? Ok. Mais surtout la Nouvelle Vague, qui le pousse à piquer l'idée d'ouverture de Jules et Jim dans son bout d'essai introductif à Mean Streets, « It's not just you, Murray! » Pas pour se psychanalyser le cortex, du moins pas sous l'œil des caméras. Chez Marty, les millimètres sont surtout ceux des calibres. Et ça, ça troue la peau à toutes les théories.

Trash talking
Il faudrait écrire avec des jurons. Le « trash talking » d'avant Tarentino. Celui du maestro De Niro qui devient une décharge expiatoire de toute la douleur de l'être, d'être au monde, de tout ce putain de manque d'on ne sait même pas quoi mais qui fait gueuler : « Je vais te mettre mon flingue bien profond dans le cul espèce de petit caïd de mes deux. Face de trou du cul. » Et même ça, il faudrait l'écrire en amerloque plutôt qu'en français pour que ça le fasse : « Little bastard. Jerk off. Mook. What's a Mook? It's you ass hole ». Ouais ! C'est comme ça qu'il faudrait écrire sur Scorsese si la critique avait des tripes. Mais de toute façon, Marty s'en fout de la critique et des théories. Ce qui l'intéresse, ce sont les films. Et tout ce qu'il a pu avaler comme « grands classiques » et nanars à la télé et dans les salles quand il était môme dans le New York de la Little Italy des années 1940 et 1950, hésitant, devenu grand, entre la prêtrise et le cinéma. Mais Marty préfère les costumes italiens rutilants, les boucles de ceinturon en argent et les belles pépés. Exit la soutane et la masturbation, qui ne s'accordent de toute manière pas avec ses tendances dépressives, voire suicidaires. Les églises, dieu et tout le décorum seront dans ses films. Voilà pour le Martin Scorsese première période, celle d'avant le trop baroque Gangs of New York, cinéma de virtuosité qui fait que depuis quelques années, la « machine Scorsese » tourne à vide.

Le ghetto
Mais il faut aller à Beaubourg pour revoir le Marty viscéral des films en famille avec papa qui pique (les costumes) et maman qui cuisine (la pasta), et passent aussi devant la caméra. Et puis le corps d'Harvey Keitel, son côté trapu tout en muscle. Autant Marty est chétif et asthmatique, autant les acteurs qu'il se choisit comme double ont des biceps noueux et des cous de taureaux qui gênent dans des chemises à leurs initiales, repassées par maman qui laisse des dollars et des petites notes sur la table de la cuisine, comme des petits hameçons : « Dis moi si les manches sont trop longues. Maman ». Les héros de Marty, ce sont ces monstres toujours bandés encore collés dans les jupes de leur mère et en proie à une solitude effrayante. Ils se relèvent la nuit. Pour eux, c'est famille ou exil. Dedans, on étouffe et l'on peut en crever, dehors on crève aussi. Mais au moins, dedans, on sait à quoi s'attendre. C'est : mafia, trahison, coups bas, coups tordus, crises d'épilepsie, flingues dans la bouche, claques et caresses. Dehors, c'est : Greenwich Village et ses « bohémiens », le Bronx et ses « nègres », ce sont « les juifs » un peu partout, c'est l'étranger qui effraie hors de son propre ghetto.

Les personnages de Martin Scorsese sont obsédés par le fric, veules et racistes, petites frappes même pas aimables plutôt minables et auxquelles on s'attache quand même. Parce qu'au fond.....Au fond, on ne sait pas très bien pourquoi. C'est peut-être l'aspiration fascinante des bas-fonds. L'exotisme d'un New York disparu et sur lequel Marty a posé un œil d'entomologiste. C'est le monde d'où il vient. Le Carnaval de San Gennero, les petits restaurants siciliens, la photo de Kennedy à côté de celle du pape, de la copie d'une crucifixion et d'une affiche de Florence.

Who's that knocking at my door (1969) et Mean Streets (1973), auquel il faut ajouter son court métrage de fin d'études de cinéma à la New York University, It's not just you, Murray! (1964), forment une trilogie qui devait à l'origine s'appeler « Season of the Witch ». Il faut voir dans ces trois œuvres de jeunesse, qui narrent le quotidien de petits malfrats inspirés des propres fréquentations de Marty, des épopées de l'âme humaines, des poèmes visuels et surtout musicaux. « La musique c'est ma vie », dit Marty. Le « Goya de la 42e rue », comme le surnommait le cinéaste britannique et ami Michael Powell, avait déjà mis dans le pré-générique de Mean Streets tous les ingrédients de sa sauce à l'italienne : la voix off d'ouverture (« On ne rachète pas ses péchés à l'église, mais dans la rue, chez soi. Le reste c'est des conneries et tu le sais. »), la nuit, une chambre avec crucifix au-dessus du lit, un personnage seul qui observe son visage dans le miroir, les bruits de la rue, le montage démultiplié à la Flaherty quand la tête d'Harvey Keitel s'abat sur l'oreiller et que « Be my Baby » gicle en bande son.

Laure Naimski



Conseils : Ne pas manquer la carte blanche en 40 films qui ont « regardé » Martin Scorsese dont on sait la collectionnite aiguë et le travail de restauration qu'il effectue depuis de nombreuses années au sein de sa Film Fondation.

A lire :
Martin Scorsese, Entretiens avec Michael Henry Wilson, Editions du Centre Pompidou-Cahiers du Cinéma, 2005
Scorsese par Scorsese de David Thompson et Ian Christie, éditions des Cahiers du Cinéma, 1989

Sur Flu :

- Sandor vous en parlait déjà sur Ecrans
- Lire la chronique du DVD Dylan par Scorsese :
- Lire la chronique de Aviator (Martin Scorsese, 2004)
- Lire la chronique de Gangs of New York (Martin Scorsese, 2002)
- Lire la chronique de À tombeau ouvert (Martin Scorsese, 1999)

Sur le web :
- Le site du Centre Georges Pompidou