Pionnier de la rock critic revendicative et “première personne”, Lester Bangs aura trituré sa Veine jusqu'à épuisement. De ses premiers textes oscillant entre le journal intime et la fiction, écrits autour de 18 ans, à ses derniers papiers, publiés juste avant sa mort précoce, à 32 ans, il nous laisse un monument érigé à l'histoire du rock : tendre, énervé, violent, enfiévré, coup de poing.

Des deux tentatives d'assassinat sur Andy Warhol (ratée) et John F. Kennedy (réussie) (Deux assassinats et une retraite hâtive vers les nostalgies pastorales) à sa soirée avec des Hell's Angels l'ayant obligé à assister à un viol collectif (La Grande Emeute raciale d'El Cajon et deux vendredis soirs), Bangs trouve une écriture où le “reportage” et le journal intime s'entremêlent dans un mélange d'ambitions et de lucidité.
Son style ? Une sensibilité à vif, par laquelle chaque chronique de disque prenait des allures de voyage au confin d'une psyché inquiète. Une écriture musicale, inspirée de notamment du jazz qu'il écoutait avec passion, avant de plonger dans le rock. “ J'ai l'impression que naît un Son qui est à moi, et qui bien qu'erratique est mon plus grand orgueil (...)” écrit-il à 19 ans. Ce Son à lui, il l'appelle aussi sa Veine, et déjà pour la contenter, il expérimente un peu toutes les drogues et alcools qui lui passent sous la main. Et qui auront sa peau en 1982, à 33 ans.
Ses maîtres, ils les trouve dans la Beat Generation, et plus particulièrement chez William Burroughs, autre grand expérimentateur. Post ado de 68, il est aussi passionné par les nouveaux journaux qui voient le jour au sein de la Free Press. Quand le magazine Rolling Stone propose à ses lecteurs de publier certaines critiques, Bangs commence à écrire sur la musique qui le touche, celle de Lou Reed, de Nico, des Stooges. C'est son papier incendiant le premier album des MC5 (il révisera son jugement plus tard) qui sera le premier publié. A partir de ce moment, l'écriture de Bangs et la presse rock resteront toujours associés.
Qu'il se lance dans des écrits de fiction plus politiques ou pornographiques (ou même les deux à la fois, comme dans l'inédit “Tous mes amis sont des ermites”, où Jimmy Carter fait visiter la Maison Blanche à Jane Fonda pour des raisons inavouables mais décrites dans le détail), ses textes seront quasiment toujours publiés par la presse musicale, qui deviendra littéralement un mode de vie pour Bangs. Fêtes Sanglantes et mauvais goût donne plus qu'un simple aperçu de son talent, il s'impose comme une somme définitive. Un incontournable. En tant que critique rock, Lester Bangs n'a pas découvert de groupes inconnus, ni relaté du moindre nouveau son à bouleverser le milieu rock. Son but n'a jamais été d'englober dans sa pensée le Rock, mais, sous un angle bien plus sentimental, d'accompagner un certains nombre d'artistes, suivant leur évolution sur le mode personnel du “ils m'ont déçu la dernière fois, feront-ils mieux maintenant ?”.

La chronique comme terrain d'expérimentation

Les Stones seront ainsi sa grande histoire d'amour, tumultueuse et brutale, de nombreux articles sont là pour relater des perpétuels rebondissements de cette relation. “Il y a deux choses à dire de ce nouvel album des Stones avant l'heure de la fermeture : l'une est qu'ils sont toujours parfaitement en phase avec l'époque (c'est à dire, parfois, très mode), l'autre est qu'ils n'ont plus de jus, parce que tout est fini, foutu, ils n'ont plus d'importance réelle ou ne représente plus rien, ce qui est très certainement une chance pour eux comme pur nous : le fardeau était bien lourd à porter pour tout le monde.” dans Creem en juillet 76, Bangs a toujours gardé quelque chose du fan de base, la midinette qui scrute chaque signe de son idole, mais sur un mode ironico-tragique.
Bangs s'amuse aussi, chaque chronique devient un terrain d'expérimentation pour son intarissable Veine. Il s'invente une hilarante interview avec Jimmy Hendrix, en direct depuis le paradis, dans laquelle il exprime toute son admiration de manière "détachée". Lorsqu'il baisse le masque du critique Gonzo, et s'approche au plus près de ses émotions. Dans un très bel et long article publié après sa mort, consacré au Marble Index de Nico, Bangs est au sommet de sa prose enfiévrée et toujours à la recherche de sens.
Capable d'une passion infinie pour certains artistes, Bangs peut aussi démolir en quelques mots parfaitement choisis les mythes et les nouvelles stars. Lorsqu'il retrouve en 1973 le compositeur d'un de ses groupes préféré, le Velvet Underground, en plein trip destructeur et utilisant la provocation pour maintenir sa popularité, Bangs n'hésite pas à dresser le portrait d'un Lou Reed pathétique. En s'éloignant de l'écriture sur le rock, Bangs révèle vite ses talents pour la fiction et son goût pour le voyage. C'est souvent très drôle, comme lorsque le citadin qu'il est se confronte à la Californie, un état dont l'hédonisme bourgeois avait tout pour le révulser : “. J'étais à San Francisco depuis trois jours quand j'ai accepté d'entrer dans un jacuzzi avec trois autres humains nus. A ce stade, ma volonté, sans parler de mon esprit, était déjà érodée. Mais ce qui pouvait rester de résidus accrochés à la boîte crânienne était encore trop pour le plupart des indigènes. Partout où j'allais dans cet Etat, on me disait : “Tu es si sûr de toi... » Moraliste, Bangs est un libre penseur, il ne se reconnaît dans aucun courant politique, mais à la lecture du recueil, sa personnalité nous est livrée en pointillée. Toute la culture américaine, dans toutes ses forces comme ses faiblesses, irrigue la prose de Bangs, en fait son terreau, à partir duquel les blessures profondes de l'homme se révèlent progressivement. Cette personnalité complexe et touchante, et surtout ces textes, décadents, titanesques, enflammés, ont fait de Bangs plus qu'un critique remarqué, une personnalité phare de la contre-culture américaine. De l'autre côté de l'Atlantique, on lit Bangs comme Kerouac et Burroughs, comme des emblèmes d'une époque où le rêve et la réalité semblaient plus facile à réunir. Dans son film Presque Célèbre, Cameron Crowe paie son tribu à Bangs, en réalisant sa biographie. En France, il reste encore à découvrir celui qui pouvait écrire, arguments à l'appui : “En dépit de la nature blitzkrieg de leur son, les Black Sabbath sont des moralistes - comme Bob Dylan, comme William Burroughs, comme presque tous les artistes s'efforçant d'affronter honnêtement une situation grave.” Gonzo grave, Bangs aura toujours vécu et écrit la musique dans un même geste. Lucide et éclairé.

Fêtes sanglantes et mauvais goût
Tristram - 490 pages - 24 euros

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