Connu pour ses documentaires à forte dimension "politique" - CIA Guerres Secrètes, Le Monde Selon Bush... -, William Karel vient de signer La Fille du juge, adaptation d'un livre autobiographique de Clémence Boulouque, fille du magistrat anti-terroriste Gilles Boulouque qui s'est suicidé en 1990. Rencontre avec le réalisateur.

Quinze ans après le suicide de Gilles Boulouque, pourquoi avoir fait La Fille du juge ?
William Karel : Parce que 15 ans après son suicide, il est déjà sorti de l'histoire. D'ailleurs, personne ne se souvient de lui, nous dit à un moment Clémence Boulouque. Vous pouvez demander dans la rue qui est le juge Boulouque, personne ne saura. On m'a dit : « c'est quelqu'un qui a été assassiné »... On ne sait pas ! Résumons donc l'histoire en quelques lignes : c'est quelqu'un à qui on colle cette charge énorme, s'occuper du contre-terrorisme . Il n'a même pas 40 ans quand il meurt... Il pense avoir fait son travail correctement, il se rend compte qu'on est en train de le manipuler et qu'on se sert de lui pour faire libérer des otages. Il décide de se révolter en ne faisant pas grand-chose... C'est-à-dire en donnant deux entretiens à des journaux alors que c'est interdit par sa profession. Il est inculpé de divulgation du secret de l'instruction, et il se suicide...
De plus, j'ai été très touché par Mort d'un Silence (Gallimard, 2003), le livre autobiographique écrit par sa fille Clémence, dont mon film est l'adaptation. J'ai trouvé très beau la manière dont elle raconte l'histoire effroyable qui lui est arrivée. Elle le fait par petites touches. J'ai souhaité montrer en parallèle la manière dont les journaux et les médias l'ont racontée et la manière dont elle l'a vécue. On se rendait compte tout d'un coup combien c'est écrasant pour une petite fille de 9 ans d'aller à l'école en voiture blindée avec des gardes du corps... Tout cela, elle le raconte très bien avec des mots très justes. Au départ, la productrice m'avait proposé de travailler sur le livre pour faire un documentaire à ma manière habituelle, c'est-à-dire avec des témoins... mais je trouvais que c'était absurde de quitter le livre pour rencontrer des témoins, quelqu'un d'autre que moi pouvait le faire. J'aimais bien l'idée de raconter les deux histoires en parallèle...

Dans le film, vous montrez que la République ne s'est pas bien comportée vis-à-vis de ce juge...
Bien sûr. Il y a eu une sorte de cabale médiatique, ainsi qu'une alliance des hommes politiques de droite et de gauche, pour se servir du juge, le manipuler, etc. Le but du film n'était pas de mettre ça en évidence. Sinon, je l'aurais fait de manière plus classique, à la manière de ce que je fais depuis dix ans. De plus, l'histoire du juge Boulouque n'est ni celle d'un héros, ni celle d'un shérif, ni celle d'un résistant. C'était vraiment quelqu'un qui faisait son travail très simplement.

Mourir à Crédit, Une Terre deux fois promise, François Mitterand un mensonge d'Etat, VGE, le théâtre du pouvoir, CIA Guerres Secrètes, Le Monde selon Bush et aujourd'hui La Fille du juge... Tous vos films mettent en évidence un possible complot !
La plupart du temps c'est ce que j'ai essayé de faire : je cherchais les témoins, confrontais leurs propos en racontant une histoire. Mais ce n'est pas ce que j'ai voulu faire ici. Je ne voulais pas raconter l'histoire du juge, mais l'histoire de la relation entre une fille et son père, qu'il ait été juge ou autre chose. Ca fait plus de dix ans que je fais des films parce que je suis révolté. Par rapport à ce que je fais d'habitude, La Fille du Juge est un film à part. Je ne considère pas du tout comme un film politique.

Si ce film n'est pas politique, alors qu'est-ce qu'un film politique pour vous ?
C'est un film qui vous donne envie de descendre dans la rue ou de jeter votre poste de télévision par la fenêtre parce que vous ne pouvez pas supporter la réalité de ce que vous voyez.

Le film est constitué en grande partie d'images d'archives, de photos, de films super-8 provenant de la famille Boulouque elle-même... Auriez-vous fait La Fille du Juge si vous n'aviez pas disposé de ces images ?
Je n'aurais pas fait le film s'il n'y avait pas eu ces archives et si la famille n'avait pas été d'accord pour que je les utilise. Dans la mesure où je raconte deux histoires en parallèle, celle de Clémence, enfant, et celle relatée par les médias, il fallait bien que je montre les deux ! Quand elle m'a dit que son père l'avait filmée depuis son enfance et qu'elle possédait une boîte de photos qu'elle n'avait pas revues depuis... On a parlé longuement, je tenais également à ce que sa mère soit d'accord. On a décidé de ce qu'on voulait faire et une fois qu'on a été d'accord, elles ne sont plus jamais intervenues.

Au moins la moitié film est avant tout constituée d'archives que vous n'avez pas filmées... Comment les avez-vous choisies ?
Effectivement ! Le texte vient de Clémence, les archives, de la famille, Clémence joue dedans... Je me suis effacé au maximum sur ce film. J'ai fait mes choix en fonction des lieux... par rapport aux photos qui étaient à ma disposition et en fonction du texte. Je souhaitais garder les passages anodins, ceux où elle parle du quotidien et qui paraissent sans importance. Je cherchais les images qui pouvaient raconter ça.

Pourquoi garder l'anodin ?
Je devais réduire le texte. Dans un premier temps, j'avais enlevé tout cela pour ne raconter que le cœur de l'histoire mais je me suis rendu compte que même s'ils semblaient insignifiants, ils étaient importants.

Ces moments, ces plaintes d'enfants, sont étonnants : ils relativisent totalement le travail du juge Boulouque...
J'ai suivi le livre. Je voulais plus faire un film sur la fille que sur le père !

Très bien. Mais pourquoi ne pas avoir gardé le titre original du roman ?
C'est le distributeur du film ! Ils ont souvent des théories sur ce qui peut accrocher l'oreille des gens et leur donner envie d'aller voir un film ou les rebuter. Par exemple, il faut éviter qu'il y ait le mot mort ou le mot silence. Le Silence des Agneaux et La Mort aux trousses ont du souci à se faire ! En plus, le titre reprend ce que Clémence dit dans le film : elle s'est faite traiter de fille de juge en classe quand elle était petite. Elle aimait bien ce titre. J'en avais proposé un autre : La Douleur des Membres Fantômes. Le distributeur l'a trouvé encore plus sinistre, mais il faisait référence à ces amputés qui continuent d'avoir mal et de gratter les membres qu'ils n'ont plus. Je trouvais que l'histoire de Clémence ressemble à celle de ces blessés.

Dans le film, on voit Clémence Boulouque regarder la télévision le 11 septembre 2001 et voir l'effondrement des tours du World Trade Center... Comment avez-vous fait ?
On a mis une cassette dans le magnétoscope et on l'a filmée en train de regarder ça. C'était un moment crucial dans sa vie : elle quitte la France au mois d'août 2001 pour essayer de s'installer à New York en espérant avoir tiré un trait sur toute l'histoire de son père, juge anti-terroriste, et elle est rattrapée par un attentat qui a fait trembler la terre entière ! Dès le lendemain, elle a commencé à écrire et elle est retournée à Paris avec son manuscrit six semaines plus tard.

Le tournage a été douloureux pour elle ?
Elle n'était pas retournée à New York depuis. On est parti ensemble pendant quatre jours. Je ne l'ai pas forcée mais je sais que le premier jour a été difficile pour elle. Je ne tournais que de temps en temps. Le plus dur a pourtant été sa confrontation aux images d'archives. Quand j'avais des doutes sur l'utilisation de telle ou telle image, je prévenais Clémence ou sa mère pour savoir si je pouvais utiliser ce bout d'intimité. J'avais l'impression d'avoir une énorme responsabilité sur ce film. Je ne peux pas me tromper. Si je fais des erreurs sur Bush ou sur la CIA, ce n'est pas grave. Mais là, cette famille m'a donné, les yeux fermés, la totalité de ses archives.

C'est la première fois qu'un de vos films sort directement en salles - Le Monde selon Bush avait été diffusé sur Arte avant de sortir au cinéma. Qu'est-ce que ça fait ?
Le film est mis en avant de manière différente. Je rencontre des critiques de cinéma et des gens qui ne parlent généralement pas de ce qui est diffusé à la télé. Pourtant, je ne suis pas certain que je vais toucher un public différent... J'étais tout à fait satisfait de la diffusion sur petit écran. Vous vous rendez compte ! Arte se fixait comme but minimum, c'est-à-dire en considérant que le film ne marcherait pas, autour de 800 000 téléspectateurs. Ca me semble toujours énorme par rapport au cinéma (1) ! Le pari d'aujourd'hui est totalement différent. Il faut convaincre les gens de se déplacer, de payer une place... Quand le film passe à la télévision, je suis beaucoup moins inquiet !!!

Avec ce choix, votre carrière prend un tournant...
Je vais tout doucement vers la fiction ! On voit Elsa Zylberstein au début du film, dans tout le générique. Elle joue et on a, du coup, un mélange d'images d'archives et de fiction. D'ailleurs dans mon prochain projet, on retrouvera ce mélange.

Pourquoi avoir choisi Elsa Zylberstein ?
Je la connaissais, j'aimais beaucoup sa voix. Pendant la préparation du film, j'ai fait part à une journaliste de mon envie de travailler avec Elsa. Ca a été publié, elle m'a appelé et ça s'est fait !

Vous l'avez dirigée ?
Sur la voix, oui... D'ailleurs, elle s'est vraiment dépensée ! On a refait quelques prises cinq semaines après la première mouture, alors qu'on pensait que le film était fini. Je lui demandais d'en faire le moins possible, de le dire presque sans intonation, un peu comme un rapport d'autopsie. C'est difficile parce que je ne voulais pas qu'on ait l'impression qu'elle lise un livre fini.

Vous avez travaillé avec de grands réalisateurs : Pialat, Truffaut... La composition de l'image est-elle importante pour vous ? Pourriez-vous inclure dans un documentaire une séquence mal éclairée contenant les propos très importants d'un témoin rare ?
Non, je ne le ferais pas ! Même si mes films sont très simples, j'attache une grande importance au cadre. La plupart du temps je m'assois devant un témoin et je le filme en gros plan. J'ai été photographe de plateau pendant dix ans et j'ai choisi les réalisateurs avec lesquels j'ai collaboré pratiquement comme si j'allais à l'école. Je voulais savoir comment ces metteurs en scène travaillaient. Il me semblait que photographe de plateau, c'était le poste idéal ! Vous êtes assis au pied de la caméra, personne ne s'occupe de vous, vous êtes toujours à l'endroit qu'il faut... J'ai travaillé avec Truffaut, Losey, j'ai fait des remplacements pour voir comment travaillaient Sergio Leone ou Samuel Fuller. Ca a été mon école.

Vous définiriez votre travail comme celui d'un documentariste, d'un journaliste, d'un cinéaste ?
J'ai l'impression de faire du journalisme d'investigation. Je croise des entretiens avec des archives pour raconter une histoire. Le terme documentariste en France ou même aux Etats-Unis renvoie à quelqu'un qui s'installe dans un lieu, se fait oublier et filme, quelqu'un comme Raymond Depardon, Frederick Wiseman ou Claire Simon. Ce n'est pas ce que je fais. J'ai essayé une fois. Mon film s'appelait Le journal commence à 20h00 mais ce n'était pas concluant. France 2 avait accepté que je reste deux mois dans leur salle de rédaction pour voir comment s'élaborait un journal.

Vous dites vouloir faire de la fiction depuis une dizaine d'années. Qu'est-ce qui vous en empêche ?
Tout le monde ! Ca fait dix ans que j'essaie. Pierre Chevalier, qui finançait la fiction sur Arte, aimait bien ce que j'écrivais pour Faucon. On vient d'ailleurs de finir un scénario qui s'appelle « Dans la Vie ». Faucon doit le tourner en mai prochain. Quoiqu'il en soit, personne ne comprend pourquoi je souhaite passer à la fiction alors que ça marche bien dans le documentaire. En plus il y a une question d'âge. La plupart des gens trouvent anormal qu'à l'âge de la retraite, on veuille changer !

Vous ne faites pas du documentaire par choix ?
Au départ, c'est parce que je ne pouvais pas faire de fiction. Ensuite, c'est devenu un choix. J'ai adoré faire ça, mais avec toujours le secret espoir de faire une fiction. D'abord, je l'avoue, simplement pour voir si j'en étais capable ! Ca fait des années que j'en rêve et je suis sur le point de le concrétiser : je finis actuellement l'écriture d'un long-métrage sur l'élection présidentielle d'avril 2002. Ca s'appellera « Poison d'Avril ». Je l'ai écrit à partir d'une enquête préalable à l'issue de laquelle je me suis bien rendu compte que je ne pourrais interviewer les conseillers politiques et les personnages médiatiques qui m'intéressaient. Ils seront donc incarnés par des acteurs... mais ça me panique de faire ça ! Pendant des années, j'avais le prétexte de pouvoir dire : « on me laisse pas faire » ! Aujourd'hui, je suis terrorisé... Par exemple, j'ai l'habitude de tourner mes documentaires avec mon complice Stéphane Saporito. On ne peut même pas parler d'équipe. Quand on va au Pentagone, on rentre sans qu'on fasse trop attention à nous et personne ne nous prend au sérieux ! Au cinéma, je vais devoir avoir un semblant d'autorité face à une lourde équipe ! On verra comment ça se passera mais je pense que je retournerai au documentaire !

« Poison d'Avril » sortira avant la campagne pour l'élection présidentielle de 2007 ?
Nous sommes normalement fixés par une date : on ne peut pas le montrer pendant les trois mois qui précèdent la campagne. Le film doit donc être diffusé au plus tard en décembre. On devrait le tourner au début du printemps prochain.

Vous avez un budget ? Qui jouera dedans ?
On aurait un budget d'environ 10 millions de francs, ce qui est, je crois, relativement peu. On a commencé à repérer les lieux, on a visité les anciens studios de Canal +. Le casting n'est pas encore défini mais j'aimerais tourner avec Anne Consigny... J'aimerais bien avoir plein d'autres acteurs mais ils sont généralement pris des mois à l'avance ! Fabrice Lucchini, José Garcia, Charles Berling, Denis Podalydès, Michael Lonsdalle, Claude Rich... je regarde la presse professionnelle pour savoir ce qu'ils sont en train de faire...

Vous espérez encore changer le regard des gens par vos documentaires ?
J'ai perdu un peu de mes illusions. Je donne souvent l'exemple du film sur Bush qui est sorti dans une dizaine de villes américaines. J'ai rencontré des démocrates qui en diffusaient des extraits... J'ai toujours cru que ça pourrait changer les choses et finalement ça n'a pas empêché Bush d'être réélu. J'ai fait un film sur la montée du FN et ça n'a strictement rien changé ! En même temps c'est vrai que j'essaie à chaque fois de convaincre une partie du public...

A la sortie du Monde selon Bush, vous aviez dit que vous retourneriez aux Etats-Unis s'il était réélu. Qu'en est-il ?
J'aurais bien fait un documentaire sur Dick Cheney. C'est un vrai monstre. Mais c'est de l'ordre de l'envie. Pour l'instant, je suis concentré sur « Poison d'Avril ».

Alors qu'on est en pleine trêve des confiseurs, vous prenez le temps d'accorder des interviews... Vous faites vraiment un boulot à temps plein ! Vous ne prenez jamais de vacances ?
J'avais quelques ennuis de santé et j'étais forcé au repos. Je ne suis rétabli que depuis deux jours. Je ne supporte pas de ne rien faire même pendant un mois ! Très souvent, pendant un film, je me dis que je vais pouvoir m'arrêter et regarder les DVD que je ramène des quatre coins du monde, mais je n'y arrive jamais !

Propos recueillis par Anne-Laure Bell

(1) A titre indicatif, l'audience moyenne chaque soir de TF1 est d'environ 7,5 millions de téléspectateurs, celle d'Arte avoisine le million. Un film comme Anthony Zimmer (Jérôme Salle, 2005) a attiré cette année 803 000 personnes.

La Fille du juge
Un film documentaire de William Karel
France, 2004
Durée : 1h30
Avec Clémence Boulouque, Elsa Zylberstein...
Sortie salles France : 4 Janvier 2006

Anne-Laure Bell


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