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Entretien avec Philippe Azoury

Un air de famille


Entretien avec Philippe Azoury


Philippe Azoury est journaliste à Libération

Les générations de critiques rock qui ont succédé aux glorieuses 70's n'ont jamais atteint le niveau de dandysme, d'éclectisme et d'avant-garde de leurs pères. Pourtant, la fascination demeure. Rencontre avec un de ceux qui perpétuent la tradition.

Flu : Comment vous êtes-vous intéressé aux différents auteurs de la presse rock?
Ma soeur connaissait un petit peu Pacadis qu'elle croisait au Palace, je l'ai découvert à travers elle. Elle et moi achetions beaucoup de presse rock (News Musical Express, Best mais curieusement pas Rock'n'Folk...). Vers 1982, je commence à lire Best, et les textes d'Eudeline étaient nettement mieux écrits que le reste. Je l'ai redécouvert ensuite à travers Huysmans, que j'ai adoré au lycée, et qu'Eudeline citait beaucoup.
Ma rencontre avec les textes d'Yves Adrien est plus compliquée. J'adorais toutes les publications des Humanoïdes Associés. Ils avaient publié NovöVision, que j'avais acheté en pensant qu'il s'agissait d'un livre de science fiction. Je trouvais cela assez bizarre, je ne comprenais pas vraiment, je devais avoir 11 ans, mais je reconnaissais les noms des musiciens. Je l'ai retrouvé ensuite dans la revue l'Equerre, où Adrien autour de 1985, 86, publiait un roman en épisodes. Malheureusement, la typo gothique imprimée sur des images rendait la chose illisible, et cela m'a plutôt intrigué. J'ai fait le lien plus tard avec NovöVision. Puis, en 1995, en arrivant à Paris, je suis tombé sur de vieux Rock'n'Folk, et j'ai flashé sur les articles d'Adrien en 1978. Après, j'ai tout lu de lui, et je me suis mis à le chercher. Il y avait plein de rumeurs autour de lui : il était soi-disant mort, ou enfermé chez sa mère...

Pour les Inrockuptibles, vous avez réalisé un des très rares entretiens avec une des figures les plus étonnante de la critique rock, le flamboyant dandy Yves Adrien, qui, à l'époque, passait pour avoir disparu...
Avec Serge Kaganski, on a décidé de le retrouver. Ca a pris du temps, nous avons obtenu son numéro de téléphone sans jamais oser l'appeler, jusqu'au jour où Flammarion a réédité 2001, une Apocalypse rock, pour moi un des plus grands livres de la littérature française du XXeme siècle. L'attaché de presse nous annonce cela, et aussi qu'Adrien accepte de nous parler. Flip absolu.
Le premier rendez-vous devait se faire dans un aéroport, au comptoir de Air Seychelles. Là on s'est dit que ça allait être quelque chose. Finalement, ça s'est fait à la Coupole. Il était très impressionnant, il s'est mis à parler non stop pendant 4h. 12 pages d'interviews, ça a crée un lien (itw publiée dans les Inrockuptibles, mai 2000). Après, on s'est revu régulièrement, tous les ans à la Coupole. J'aime beaucoup Pacadis pour des raisons inverses à Adrien, les deux se complètent parfaitement. D'un point de vu littéraire, Pacadis est très simple, chaleureux, souvent hilarant, Gonzo désespéré plus ou moins volontaire, alors qu'Yves a un style froid et précis d'une richesse incroyable, il parle génialement de cinéma, de littérature comme de musique. Il s'est volontairement exclu du côté humain si beau chez Pacadis.
En même temps, quelqu'un qui annonce le punk en 1973 et la musique électronique en 1979 inspire le respect ! Chez Paca, toute son exagération, tout ce qu'il raconte était très proche de ce qu'il vivait, il ne prenait pas de distance. Alors que beaucoup de critiques rock n'hésitent pas à en rajouter pour rendre les papiers plus attrayants, Pacadis est sans doute celui qui n'en a jamais rajouté par rapport à son vécu. Sa sincérité est magnifique.

Comment expliquer l'essort sur une très courte période de cette "scène" critique ?
Dans les années 70, le milieu rock était tout petit, tout le monde se connaissait. A l'Open Market, Adrien vendait des disques, Pacadis était coutumier du lieu, tout comme Eudeline et plus tard Manoeuvre. Lorsque les New York Dolls ont joué à Paris en 1975, il semblerait que ce soit suite à leur rencontre à La Coupole, en compagnie de Pacadis et des autres que Malcolm MacLaren aurait eu l'idée des Sex Pistols. A Paris se croisaient aussi les critiques anglais tels que Nick Kent, qui s'inspirait plutôt du nouveau journalisme américain et en particulier de Lester Bangs, qu'il a suivi pendant plusieurs mois avant d'intégrer le New Musical Express à Londres.
A l'origine, on sent l'influence de Truman Capote, Hunter Thompson, Tom Wolf (The Acid Test, 1966, sur les effets des acides), des auteurs qui ont nourri la contre culture. Sans écrire sur la musique, ils ont bouleversé le journalisme, avec ces papiers de plus en plus longs et très écrits, entre la nouvelle et le journal intime. La grande idée d'Hunter Thompson c'était d'écrire sur la politique comme un rock critique. Les anglais ont récupéré ce nouveau genre avec plus de distanciation, un ton plus froid que l'américain. Il y a plus de place donnée au fantasme, à l'idéalisation des héros rock, qui ne sont pas à porté de main comme ils le sont pour Lester Bangs. Les papiers de Nick Kent sont ainsi : il dresse d'abord le tableau de la grandeur supposée du mythe avant de le décrire dans toute sa (le plus souvent) terrible humanité. De plus, dans les années 70's, les nouveaux groupes étaient souvent loin d'être aussi lettrés que leurs prédécesseurs, et cela pouvait donner les interviews les plus fades du monde.

Lou Reed, Bowie ou Cale étaient des gens particulièrement lettrés, Iggy donnait par sa simplicité brutale une dose de sexy, il était plus sensible, mais tout aussi passionnant, le punk était fait par un mélange de gens très intelligents et d'abrutis. La New Wave, c'était des gens très référencés, cultivés, alors que le mouvement Acid House, c'était des post ado plus tellement capables de comprendre quoi que ce soit...

Y avait-il une spécificité française?
En France, les critiques ont ajouté à l'énergie américaine et à la froideur anglaise une fascination pour la fin du XIXeme siècle littéraire, les décadents. Le petit milieu rock se voyait et s'inventait comme des néo-symbolistes et des néo-parnassiens (en référence à l'avant-garde des années 30 à Paris, qui avait ses habitudes dans le quartier de Montparnasse, ndlr), la première grande école de dandysme radicale, avec ses fous, ses génies (Huysmans, Jean Lorain, le Sar Péladan), ses gens infects... Les grands rock critiques illuminés viennent de là, et ils sont uniquement français. C'est sans doute Yves Adrien qui a inventé et poussé à son paroxysme cette figure. Pacadis et Adrien étaient très cinéphiles (ils fréquentaient assidûment la Cinémathèque), ils sortaient avec une avant-garde lettrée et extrémiste, propice au développement des personnalités originales.
Parmi les différentes mouvances de gauches qui gravitaient autour de Libération, ils étaient surtout proches des Gazolines, un petit groupes de transsexuelles très cultivées et à l'humour ravageur (cf l'itw), à la pointe des combats du FHAR. Elles aimaient plus que tout l'époque fin de siècle XIXeme, les univers de Proust, d'Huysmans, mais aussi d'Hollywood et de la chanson réaliste française à la Fréhel. C'est dans cette situation de grande violence des revendications politiques, de recréation d'un réel fantasmé, et de naissance d'un nouveau rock que les meilleurs critiques français des années 70 évoluent. On ne peut pas les séparer de ces mouvances politiques.

- le sommaire
- Lire l'histoire de la critique rock
- Lire le portrait de Lester Bangs
- Lire le portrait d'Yves Adrien
- Lire le portrait d'Alain Pacadis
- Entretien avec Philippe Azoury
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