Multipliant les adresses à l'attention du public contemporain, la troupe réunie autour du metteur en scène Jean-François Sivadier présente une Vie de Galilée magistrale ; l'acteur Nicolas Bouchaud y compose un savant complexe et charnel, digne héritier du Dictateur de Chaplin, tour à tour passionné, clownesque, truculent ou animal.


Lire aussi l'entretien croisé avec Jean-François Sivadier et Nicolas Bouchaud.

Sur un échange clownesque, inspiré du jeu des Ambassadeurs qui consiste à faire deviner par le mime une notion, un mot, un personnage, deux comédiens se livrent à une double démonstration de pédagogie d'abord, et intrinsèquement liée à elle, de théâtre, où le plaisir de découvrir par soi-même, de penser, éclate à chaque instant. « Une boule, oui, nous avons une boule. A présent nous disons bien, une première là, une seconde ici, une troisième au fond, et cela nous fera bien au final huit boules de Cristal. » C'est ainsi, en substance, mais avec beaucoup plus de brio que nous ne pourrions le retranscrire, que commence cette magistrale interprétation de La Vie de Galilée, ou comment, sur un canevas éprouvé de parfaits équilibristes, Nicolas Bouchaud et Stephen Butel, prennent possession des deux personnages du génial Galilée et de son pétulant disciple, le jeune Andréa. Présenter le système de Ptolémée, qui ordonnait de façon figée et immuable l'organisation du ciel et de la terre depuis plus de deux mille ans, était peut-être trop aride, et son exposition par trop didactique, pour que la troupe de comédiens menée par le metteur en scène, Jean-François Sivadier, ne se permette pas quelque petite extrapolation de jeu.

L'improvisation semble à son comble, les mimiques, les jeux de mime, jusqu'au simple drapé posé sur un portant, misérable rideau de théâtre, tout concourt dans cette extravagante opération de maïeutique à ravir le public pour ne plus laisser son attention s'égarer une seconde. Le charme a parfaitement opéré. Ce n'est pas la didactique, ni le matérialisme dialectique qui faisait les riches heures des adaptations de Brecht qui sont ici mis en avant, mais le sensualisme inné à sa pensée et à son théâtre, alors même que la pièce est réputée difficile. Chacune des répliques prononcées ici parvient en effet à être jouée comme pour la première fois, en usant d'une force burlesque qui ne gâte en rien la signification profonde. « La pensée est jubilation » nous dit Brecht, le théâtre est d'abord et avant tout un plaisir ; en choisissant de prendre le texte au mot et de ne se fier qu'à sa construction plutôt qu'à ses découpages en tableaux, la troupe dans son ensemble parvient ainsi dans cette interprétation littérale, beaucoup plus politique qu'historique, à porter de façon pénétrante l'acuité de la révolution intellectuelle, morale, sociale, épistémologique qui se joue ici. Le théâtre, la magie de la rencontre d'un public et d'un texte, y sont comme réinventés.

Nous sommes au tournant du 17e siècle, dans cette Italie post-renaissante où un souffle nouveau s'empare de toute l'Europe, non sans de lourdes menaces. Les progrès des sciences, faites de découvertes successives en mécanique, en physique, en biologie, en astronomie, apportent chacun un coup de semonce à l'ordre ancien, chacune des innovations nouvelles permet de faire progresser plus avant la raison et la foi en l'homme, quand survient la preuve irréfutable de l'hypothèse copernicienne : « Aujourd'hui, 10 janvier 1610, l'humanité inscrit dans son journal : ciel aboli. » La confiance de Galilée est folle, passionnée, inébranlable. Nous connaissons la suite. Porté par sa foi indéfectible en la raison humaine, le savant vénitien ne saura composer avec les réticences du pouvoir papal et aristocratique contre lesquels il viendra s'ébrouer, devant lesquels il finira par abjurer son génie. Galilée, homme de chair autant que génie visionnaire, répudie sa théorie révolutionnaire et abandonne son pouvoir aux puissants, en composant ainsi un personnage de pleutre héroïque, tour à tour lumineux et retors.

Galilée, tel que l'a vu et voulu Brecht, est d'une complexité qui dépasse de très loin le conflit entre génie et lâcheté du savant, grandeur et misère de la science. Ce Galilée, si ambitieuse que soit sa volonté, si limpide que soit sa pensée, est d'une humanité toute de boyaux et d'intelligence, folle de bassesses et de fulgurances. Nicolas Bouchaud, assisté de quelques comédiens qui se partagent deux à trois personnages chacun, leur donnant ainsi une vitalité à la hauteur de la pièce, incarne un personnage progressivement rongé par cette soif intarissable de vérité, cette folie jubilatoire que l'on nomme pensée. Tout entier porté par « la force de séduction de la preuve » et doué d'une présence scénique animale, tour à tour burlesque, ironique, séductrice, emportée ou fiévreuse, il compose un Galilée en tout point phénoménal.

La Vie de Galilée
Bertolt Brecht
Traduction Eloi Recoing (Editions de l'Arche)
Mise en scène : Jean-François Sivadier
Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, Nadia Vonderheyden
Avec Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Aurélie Du Boys, Eric Guérin, Denis Lebert, Christophe Ratandra, Christian Tirole, Nadia Vonderheyden et Dominique Brillault

Au Théâtre de Gennevilliers 41 avenue des Grésillons, 92 230 Gennevilliers jusqu'au 8 février 2003. Du mardi au samedi à 20h - sauf le samedi 8 février à 16h - à 16h le dimanche. Résa : 01.41.32.26.26.

Arnaud Jacob




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