Paramount Vidéo, novembre 2005
Dans un DVD à la hauteur du destin grandiose de son sujet, Martin Scorsese réalise un film fleuve en forme de kaléidoscope. Bob Dylan y apparaît sous toutes ses facettes, ou plus exactement dans tous les méandres plus ou moins heureux de son parcours. Sans certitude, sans direction précise, mais avec chaque fois la conviction qu'il lui faut aller plus loin.
Qui est Bob Dylan ? Personne, il n'existe pas. Bob Dylan est une fiction, un fantasme collectif, une icône moderne que chacun se sera appropriée pour la plier à sa propre religion, à ses désirs, à ses illusions. Dylan a été (car est-il encore ?) un opium parfaitement synchrone avec une époque qu'aujourd'hui on regarde à travers le prisme d'une nostalgie où le monde semblait avoir encore un sens. Une époque un peu fétiche transmutée depuis en accessoire de mode. Que reste-t-il aujourd'hui de Bob Dylan ? L'essentiel, sa musique, ce qui aura résisté à tout, à toutes les assimilations.
Bob Dylan est une énigme, voire un mystère. Il est insondable. Toute tentative d'exégèse sur ce poète américain tenant son nom du poète gallois Dylan Thomas est vouée à sans cesse buter contre l'impossible vérité d'une image. Star mondiale à 20 ans, en pleine naissance et explosion de la contre culture américaine, Dylan n'a cessé d'être rattrapé par son succès. Sa sur-médiatisation, ses textes collant à la peau des grands mouvements pour les droits civiques ou louant une liberté post-Kerouac, n'ont cessé de toucher intimement une jeunesse qui soudain prenait conscience d'un mouvement collectif international. Dans les années soixante, chacun connaissait Dylan, s'en construisait une image, se l'appropriait. Il était ami, confident, « tout le monde voulait coucher avec lui, se doper avec lui (...), tout le monde voulait en être proche ». Dylan donnait du sens à la promesse d'un autre réel.
Personnage de cinéma
Cette hyper appropriation de Dylan le rend inassignable. Sa figure multi-fragmentée, à l'image des premières rocks stars totales telles que les Beatles, les Stones, Elvis ou Bowie, a plus qu'inventé une mythologie propre à la musique au XXe siècle, elle a créé une possibilité de voir et de sentir le monde avec une nouvelle conscience de l'autre. A sa manière, Bob Dylan c'était du cinéma, toute la puissance fédératrice et affective du cinéma. Il n'y a donc rien d'étonnant à découvrir aujourd'hui No Direction Home, le documentaire fleuve de près de quatre heures que lui a consacré Martin Scorsese. Rien d'étonnant aussi à trouver Scorsese accolé au nom de Dylan : on imagine facilement sa fascination pour un personnage aussi bigger than life. Un personnage comme seule l'Amérique peut en produire et dont la carrière, avec heure de gloire, hyper médiatisation, puis court déclin, malentendu, affres de la popularité, paranoïa du succès, crée un mouvement ascendant et descendant parfaitement conforme aux structures de récit telles que Scorsese les affectionne. No Direction Home, comme la carrière de Dylan, ressemblant étrangement au récit d'un Casino, Goodfellas, et bien sûr plus proche, et encore plus évident pour la dimension biographique, à Aviator.
Avec Bob Dylan, Scorsese trouve un personnage idéal, un véritable personnage de cinéma. Don Allan Pennebaker, grand réalisateur de documentaire américain, et notamment de Don't Look Back, justement sur Dylan, interviewé dans le film, ne s'y trompe d'ailleurs pas. Il le définit littéralement comme un acteur : « he was like an actor » (propos confirmé aussi plus tôt par Mark Spoelstra, avec qui il joua à New York jeune). Justement, qu'est-ce qu'un acteur sinon un corps protéiforme, une image ? Un vide sans cesse voué à générer des formes, des possibilités, des affects ? C'était exactement, ou probablement (insaisissable), ce qu'était Dylan - et par extension les plus grandes stars du rock -, il n'existait (et n'existe toujours) que par notre regard. Dans ce sens, le film de Scorsese, dont il faut préciser qu'il est arrivé tardivement sur le projet (il n'est pas de lui), est presque un paradoxe. Construit comme une enquête, et partant de l'enfance de Dylan dans le Minnesota jusqu'au années 1970, No Direction Home convoque de multiples pièces à convictions. Entretiens avec proches, collaborateurs, musiciens, de Joan Baez, Allen Ginsberg, Bruce Langhorne, Liam Clancy à Dave Von Ronk, Pete Seeger, et Dylan lui-même, le film s'articule avec pléthore d'auditions. Monté sans cesse avec preuve à l'appui de photos et d'images d'archives de concerts, de télévision, et autres extraits de films divers, sur Dylan ou autres, No Direction Home tente d'offrir un kaléidoscope plausible d'une vérité sur l'icône. Cette diversité de fragments hétérogènes, de réalités multiples tenues par les seuls fils conducteurs d'une chronologie biographique et historique (remise en parallèle constante avec les évènements sociaux, mondiaux), est en soi un aveu d'impuissance.
Reconstruire un puzzle
On tente de reconstruire un puzzle, de reconstituer l'enquête, mais tout malgré les confessions, même de Dylan en personne, nous échappe. Le film ne peut être qu'une déception, non pour les qualités qu'il n'aurait pas, ou pour le fait qu'il se présente comme un objet complémentaire sur Dylan (quiconque ne connaissant pas du tout Dylan risque de se trouver face à un objet encore plus insaisissable), mais parce que l'homme est lui-même insaisissable. Il rassemble en lui-même une multitude de références singularisées. Avant de signer son premier album, on le sait, le film nous l'apprend, le premier volume de ses Chroniques sorties récemment chez Fayard nous l'indique encore plus précisément, Dylan n'a cessé de tout écouter, de tout assimiler, avec une frénésie et une boulimie intarissable. Folk, country, rythm n'blues, n'avaient aucun secret pour lui. Dylan le dit lui-même, « je n'avais pas d'autre but qu'apprendre des chansons ». Celui qui voulait rentrer à West Point, s'imaginant mourir héroïquement sur un champ de bataille, vivait déjà dans la fiction des autres, au travers d'une mythologie qui passait par la musique. Une musique d'une puissance narrative rare que pourtant, dit-il, à l'époque « personne n'écoutait ». Dès son arrivée à New York et ses concerts dans les cafés du Village, Dylan n'a pas arrêté, il s'est construit ses personnages. Comme le dit très bien Tony Glover, « il n'avait pas faim que de gloire, d'argent, mais d'expérience. Il était comme une éponge, à piquer les manières des autres, leurs accents ». Encore plus évidents et clairvoyants, les propos de Liam Clancy : « il changeait de forme, d'image, de voix. Dans la vieille mythologie irlandaise on parle de shape changers ». Mais tout cela, Dylan l'a dit clairement dès les premières minutes du film où il parle de sa jeunesse, comme un liminaire à son existence même, « music makes me feel like I was somebody else ».
Rien n'aura donc jamais compté plus que la musique pour Dylan. Tout piquer pour un temps à Woody Guthrie, son influence majeure, ou encore à Pete Seegers, Dave Von Ronk, et combien d'autres (voir Chroniques Vol. 1 pour le détail), c'était peut-être comme le dit Suze Rotolo une « manière de savoir qui il était vraiment ». Dylan s'est inventé avec les autres, à partir des autres. Stratège, opportuniste peut-être, déterminé, ambitieux sans doute, mais assurément passionné, prêt à tout pour être en accord d'abord avec la musique et ses textes. Ce qui lui a valu de nombreux revers et ce qui constitue la seconde partie du film, où le pic de popularité engendre une catégorisation des médias et du public lui-même. Les uns et les autres ne reconnaissant en lui que le folk singer, et surtout le prophète d'une génération, un rôle qu'il n'a jamais voulu tenir et avec lequel il a toujours adopté la stratégie de l'évitement. Tel que l'écrit Dylan dans ses Chroniques (Vol.1), il désirait uniquement jouer sa musique et rester tranquillement avec sa famille. Sur ce point le film joue l'ambiguïté, ou plutôt la suggère, en montrant Dylan participant à des concerts pour les droits civiques, ou encore jouant avec les médias lors d'une conférence de presse en assurant ne chanter que des protest songs. Malentendu, Dylan n'a jamais été politisé, ces chansons, comme le dit Suze Rotolo, coïncidaient avec leur époque, elles étaient synchrones. En s'inspirant du folklore américain, en puisant dans les racines contemporaines ou passées de la country, Dylan n'a fait que réactualiser une vision du monde que cette modernité de l'après guerre, avec son hyper capitalisation et sa course effrénée vers l'ère atomique, ne pouvait cacher. En réactualisant ce passé pas si lointain, Dylan a ainsi, comme le dit Izzy Young, « vu ce qui se passait autour de lui, et tous les autres ont vu ce qui se passait autour d'eux, mais il en a été la voix en premier ». Il a poursuivi une tradition, que d'autres tel que Johnny Cash (plus religieux), et sur des accords un peu différents, continuaient de mener en parallèle.
Fascinante incompréhension
Insaisissable et libre, telle était la figure de Bob Dylan, prise dans la spirale fantasmatique du monde de la musique. Cette liberté de la non catégorisation, c'était aussi celle de la musique, les choix d'un artiste. Dès l'ouverture du film, on assiste à un concert où Dylan joue Like a Rolling Stone avec un orchestre électrique. Dehors les impressions du public sont radicales : "He's pathetic", "It makes you sick listening to this rubbish", "He spends too much time on that wretched harmonica".... Dylan a trahi son public, celui-ci ne supporte pas le changement, il veut de la folk song, qu'on lui rende ce qu'il connaît, ce qui lui a fait aimer Dylan. Malentendu courant du groupe ou du musicien qui tout à sa passion explore de nouvelles voies. Dylan l'explorateur cèdera à moitié, scindant les concerts en deux parties, l'une folk acoustique, l'autre électrique.
Cette incompréhension, on se doute que c'est aussi ce qui dû fasciner Martin Scorsese dont la carrière résonne de quelques échos avec celle de Dylan. Probablement est-ce l'une des raisons qui l'ont poussé à se plonger dans ce No Direction Home. Ce film impossible, ou plutôt élément supplémentaire d'un mythe indescriptible, où chaque nouvelle pierre ne fait qu'un peu plus épaissir et donner de valeurs fantasmatiques au poète. No Direction Home n'est que quelque chose de plus pour et sur Dylan, à ajouter à la kyrielle d'albums, de compilations, de livres... La forme du documentaire, de l'enquête en particulier, ne pouvant qu'être, elle aussi, un malentendu, comme si l'image y accédait à une vérité possible du fait de son statut de document. Bien entendu tout cela est complètement faux, et par conséquent No Direction Home (beau titre, tiré de Like a Rolling Stone, et finalement programmatique de tout) ne fait qu'amplifier le mythe en continuant à le créer. Finalement, on se demande si ce n'est pas le projet de Todd Haynes qui saura le mieux retranscrire l'image de Dylan. Ce projet dont on entend parler depuis des années, I'm not There : Suppositions on a Film Concerning Bob Dylan, et où sept personnages différents incarneraient chacun un fragment de la vie du musicien. Sans doute Todd Haynes, qui avait déjà pris le parti de filmer du point de vue du fan (invention géniale) le glam' rock dans Velvet Goldmine, a-t-il saisi ici la véritable dimension du personnage Dylan. Plus que n'importe quel documentaire, cette fiction promet d'être enfin beaucoup plus proche de la réalité.
No Direction Home : Bob Dylan
Un DVD Paramount Vidéo, novembre 2005
Un film de Martin Scorsese
Etats-Unis, 2005
Durée : 3h21
Sortie vente France : 4 novembre 2005
[Illustrations : No Direction Home. Images issues du trailer, courtesy Paramount vidéo]
Sur le web
- Lire la chronique de Aviator (Martin Scorsese, 2004)
- Lire la chronique de Gangs of New York (Martin Scorsese, 2002)
- Lire la chronique de A tombeau ouvert (Martin Scorsese, 1999)
Sur le web :
- Le site de Paramount Vidéo
- Trailer du DVD (.mov)
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