Les Etourdis sont des gens qui chantent et dansent leur renoncement à comprendre le monde loufoque du travail. Les Etourdis sont des inadaptés géniaux qui jouent dans une farce burlesque de Deschamps et Makéieff. Les Etourdis sont des gens bien.

Rien ne va plus dans le monde de l'entreprise moderne : la hiérarchie se perd dans ses contradictions, la technologie devient incontrôlable et les employés pètent tranquillement les plombs. Tel est le résumé le plus cohérent que l'on peut faire de la dernière invention théâtrale de Jérôme Deschamps et Macha Makéieff. Jouée sur le mode naturaliste, cette pièce serait une satire sociale sans concession du monde du travail. Plutôt marxistes tendance Groucho, Deschamps et Makéieff en font un spectacle protéiforme, à la fois naïf et jubilatoire, à l'inventivité scénique inouïe.

Les Etourdis donc, soit une communauté d'inadaptés notoires dont l'incapacité à se plier à la rationalité (relative) de leur mission regorge de vertus comiques inattendues. Certains d'entre eux arpentent la scène les bras ballants ou se lancent dans d'improbables chorégraphies. D'autres subissent de plein fouet l'arbitraire patronal et se retrouvent enfermés dans des cartons. D'autres encore n'opposent qu'une inertie mutique au délire ambiant comme le fait Luc Tremblay, homme à tout faire de cette société kafkaïenne.
En face, il y a ce directeur hyperactif et irascible, qui tente dix fois par jour de récupérer un insaisissable fax, et gère la production d'une usine de n'importe quoi où bidons vides et cartons pleins circulent de manière aléatoire. Autocrate irrésistible de drôlerie, il traite ses salariés comme des valets. A l'instar des personnages de Molière, son pouvoir hilarant nous fait lui pardonner son caractère odieux. Patrice Thibaud excelle dans le rôle de ce personnage burlesque aux registres aussi variés que le mime ou la ventriloquie, qu'il campe avec la nervosité permanente du showman absolu.

Des morceaux héroïques au ukulélé
Comme toujours avec les Deschamps, tendance Deschiens bien sûr, inutile de chercher un véritable dialogue, toute la pièce est un capharnaüm d'onomatopées, de gags récurrents et de tirades - parfois en russe de cuisine - surréalistes et uniquement compréhensibles dans le contexte immédiat où elles sont prononcées. Ce cocktail donne un langage théâtral unique et totalement cohérent. Même si, bâtie sur le mode du rire toutes les trente secondes, la pièce tourne parfois un peu à la succession de sketches et peine à se structurer.
N'empêche qu'on en prend plein les yeux et qu'on rie beaucoup. Grâce notamment à une femme de ménage soprano qui reprend « c'est la fête » de Michel Fugain à l'occasion d'une chorégraphie génialement bancale. Grâce aussi à une séance de frappe à la machine à écrire qui évoque Jerry Lewis, à des morceaux héroïques de ukulélé, au monologue impeccable d'un faux syndicaliste africain. Ou encore à ce chien insoumis qui fait exactement l'inverse de ce que son maître attend de lui... Sur cette géniale diatribe, qui loue la fraîcheur de la maladresse face aux excès de la rationalisation et son recours maladif à la technologie, plane même l'ombre bienveillante de Tati.

Les Etourdis
de Jérôme Deschamps et Macha Makéieff
Avec Jean Delavalade, Catherine Gavrilovic, Hervé Lassïnce, Pascal Le Pennec accordéon, Philippe Leygnac percussions, Gaetano Lucido, Nicole Monestier, Patrice Thibaud, Luc Tremblais, et le chien Lubie
Au Théâtre national de Chaillot, Salle Jean Vilar, du 2 jusqu'au 31 décembre 2005. La tournée continue ensuite à Lyon notamment (Théâtre des Célestins)...

Daniel de Almeida



Sur flu :
- chronique de Mon oncle (Jacques Tati, 1958) repris en 2005.

Sur le web :
- le site Deschiens et Cie
- le site du théâtre de Chaillot (Paris)
- le site du théâtre des Célestins (Lyon)

A venir :
- le Coffret Splendeur et gloire des Deschiens bientôt en DVD. Ouaf ! Ouaf !



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