Monteuse du film In girum imus nocte et consumimur igni (Guy Debord, 1978), à l'occasion de la sortie de l'intégrale « Guy Debord cinéaste » en salles et en DVD
Monteuse du film In girum..., Stéphanie Granel a travaillé avec Guy Debord sur la sélection des images et sur leur assemblage à la bande son. Quelques questions pour entrer, in situ, dans la fabrique du cinéma selon Debord.
« Tous les gens… » ? A la vision du film, on a pourtant plutôt l'impression d'une œuvre solitaire…
C'est que… nous étions cinq. Il y avait Debord, son épouse Alice, une autre femme plus âgée qui l'accompagnait souvent et qui lui servait également de chauffeur, et moi. Tous les quatre, nous partions en projection : Guy Debord avait demandé des copies de certains films à son ami et producteur, Gérard Lebovici, qui possédait une salle à Paris. Ensemble, nous regardions Les Enfants du Paradis (Carné), La Charge de la Brigade légère (Michael Curtiz), etc. Debord signalait les passages qu'il voulait utiliser, et Alice les notait. Ensuite, nous foncions en salle de montage, dans les labos GTC à Joinville-le-Pont, et nous convertissions tout en 35 mm, format 1.33 - format des premiers écrans de télévision, assez carré.
Le temps de faire une copie, bien sûr, un ou deux jours s'écoulaient. Les films étaient donc « empruntés à long terme » aux distributeurs ou aux ayants-droits, sans leur accord et sans qu'ils sachent que nous en utilisions des extraits. Puis les films leur étaient rendus. Debord procédait à ce vol de façon manifeste et volontaire, sans doute car il estimait que personne n'avait à revendiquer la propriété d'une image. Et Lebovici était complice, il savait qu'il prenait un risque.

Comment travailliez-vous ?
Au moment du montage, le commentaire du film était déjà écrit, il était absolument premier pour Debord. Il l'avait enregistré sur bande magnétique 35 mm. Les phrases étaient coupées en petits rouleaux et rangées par boîtes numérotées. Idem pour les plans, les images fixes ou les extraits de film, qui servaient surtout à compléter le texte. Puis il s'agissait d'un travail de montage assez classique. Il me disait : « on prend à partir d'ici et on coupe là », ou encore « tu prends le plan 14 avec la phrase 12 ». Alors je prenais les bobines sur la table de montage et le travail s'effectuait « fil à fil ». On avait un rapport au travail sobre, précis, efficace. On travaillait très peu et très bien. Il me laissait très peu d'initiative. J'étais pour lui une technicienne, un outil de travail.
Vous dites que les images servaient pour lui à compléter le texte. Selon vous, quel rapport cherchait-il au juste entre les deux ?
Je ne peux pas répondre à sa place mais je trouve que dans In girum… le rapport images-texte est extrêmement violent. L'image montre souvent un monde sans espoir ou dénué de sens, elle fait selon moi réagir très violemment par rapport au texte. En même temps le texte est dit de façon monocorde, et l'image sert à lui donner des accents toniques. Je n'ai pas revu le film depuis sa création mais je me souviens de photos tirées de magazines et figurant un monde de consommation immonde, à vomir.
Par ailleurs, il y a chez Debord une grande nostalgie. Le format 1.33, ainsi, était déjà tombé en désuétude quand nous avons fait In girum… en 1978. Mais Debord aimait ce format. Tout comme il aimait d'ailleurs les bandes-annonces des années cinquante et soixante, autre matière première d'In girum… avec les photos des magazines de l'époque. Les images de Venise qu'il a tournées lui-même, celles du Paris de sa jeunesse dans les années 1950, seraient donc aussi celles d'un monde perdu. Debord, en effet, avait l'intuition intime d'un monde qui va vers un certain type de modernité et qui n'est pas sur le bon chemin. Face à cela, il y avait chez lui une grande tristesse. Une tristesse et une révolte, qui donnent à ses films leur poésie, leur beauté, et qui font envie de ce monde perdu.
[Illustrations : In girum imus nocte et consumimur igni (Guy Debord, 1978) - Photo courtesy Guydebordcineaste.com]
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