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Intégrale Guy Debord cinéaste

Le cinéma in situ


Intégrale Guy Debord cinéaste


3 DVD Gaumont Vidéo, octobre 2005

Guy Debord est l'auteur de six films, réalisés entre 1952 et 1978, aussi trangressifs dans leur forme que dans leur propos. A l'occasion de leur ressortie en salles et de leur édition en DVD, présentation de l'intégrale, focus sur le grand oeuvre In Girum... et entretien avec sa monteuse Stéphanie Granel, en guise d'introduction à la pensée d'un cinéaste qui se voulait à la fois pour la guerre et "contre le cinéma".

Comment comprendre l'œuvre cinématographique de Guy Debord si on cherche à la comprendre non pas contre, mais avec son auteur ? C'est en effet à une place mystérieuse qu'il assigne son spectateur en l'avertissant avant tout autre chose qu'il s'agit là de films « contre le cinéma », et en donnant à ce « contre » assez d'importance pour qu'il soit impossible de l'oublier, même cinquante ans après leur réalisation, même vingt ans après qu'ils aient cessé d'être visibles (1), ou même dix ans après la mort de leur auteur.

Le rêve du spectateur
Si le premier, Hurlements en faveur de Sade en 1952, ne comporte aucune image, dans les autres films composés essentiellement de plans récupérés la question demeure celle du maître et de son renversement : pour le compte de qui, de quoi ces images ont-elles été produites ? C'est ce que dévoilent ensemble l'exposé raisonné du commentaire et le travail de détournement, de perversion, effectué sur elles par le montage. Ces images récupérées sont de trois sortes. Soit elles appartiennent à l'histoire du cinéma (John Ford, Nicolas Ray, René Clair…) soit, plus précisément, à l'histoire du cinéma de propagande (s'agissant des films produits en Union Soviétique pendant la période stalinienne) soit, encore, à l'histoire de la propagande tout court puisque Debord puise aussi dans la multitude des images publicitaires pour réaliser ses assemblages. Leur point commun est dans le rêve du spectateur qu'elles sont sensées représenter, et la logique de leur assemblage indique que depuis les raffinements de la fiction, aussi inspirée soit-elle, jusqu'à la plus plate image publicitaire, il n'y a qu'une différence de degré, pas de nature. C'est donc à une différence de nature qu'il faut les confronter pour les faire basculer et pour renverser le monde qu'elles représentent.

Ainsi, s'il n'y a pas de cinéma dans les films de Guy Debord, celui-ci se trouvant à la fois cité et systématiquement déconstruit par le montage, il y a une œuvre cinématographique composée par leur ensemble fulgurant et sans repentir, qui trouve dans sa concision l'expression d'une détermination implacable et dans cette détermination les différents points d'une boucle que le dernier opus, In Girum… vient fermer, en lui donnant à la fois sa forme finale et son sens : « nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ». L'œuvre cinématographique, comme la vie et comme l'œuvre littéraire, obéit au mouvement tragique, mais exemplaire, du palindrome de Virgile.

« Contre le cinéma »
Considérons cette œuvre en chacune de ses parties. Les trois premiers films d'un ensemble qui en compte six - Hurlements en faveur de Sade (1952), Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959) et Critique de la séparation (1961) - sont réunis sous le titre « Contre le cinéma », qui est aussi celui de la publication des textes de leur bande-son. Le livre semble indiquer que le « contre » se situe précisément dans le commentaire qui est autonome et peut être séparé de l'image. Supposition confirmée par le fait que les deux films suivants ne seront plus l'origine d'un texte publié mais originaires, cette fois, produits en conséquence du texte : La Société du spectacle, publié en 1967 et dont la portée révolutionnaire a trouvé un écho formidable dans les événements qui, un an plus tard, ont bouleversé la société française. Les deux films La Société du spectacle (1973) et Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu'hostiles, qui ont été jusqu'ici portés sur le film « La Société du spectacle » (1974), interviennent donc comme une explication du « contre ». Explication, non pas de texte, car s'il aime désarçonner son spectateur en le plaçant dans une position d'équilibre précaire qui le force à voir les films autrement, Debord se refuse à tout éclaircissement des positions qu'il prend, considérant qu'elles sont assez radicales pour être comprises de ceux qui le souhaitent et qu'à ceux pour qui elles demeurent obscures, il ne souhaite pas s'adresser. Mais explication de ce qui dans les films est « contre le cinéma », c'est-à-dire la parole. Contre le silence du spectateur il organise Hurlements… qui alterne, comme une invitation au dialogue, des plans d'écran blanc parlés et des plans d'écran noir silencieux pendant lesquels semble être attendue la réponse de la salle aux propositions qui lui sont faites.

La parole donc, qu'il faut pouvoir prendre toujours, l'interprétation dont le privilège ne doit nous être retiré sous aucun prétexte, l'affirmation d'une intériorité souveraine, irréductible à toute représentation extérieure et rebelle à toute fonction qu'on lui assigne. C'est en effet la parole suivant son cours, par son indifférence au propos des images détournées, qui renverse dans les films le système du cinéma auquel elles appartiennent. L'œuvre cinématographique de Debord est donc « contre le cinéma » au sens où la question n'est pas pour lui de séduire. Peu de réalisateurs se sont moqués aussi ouvertement de plaire au plus grand nombre ou d'être rentables. L'important restant non pas de plaire, mais de s'entendre sur la nécessité présente de l'action révolutionnaire et de s'accorder sur sa possibilité immédiate par le détournement, la perversion systématique, des « appareils idéologiques d'État » (2).

Intégrale Guy Debord cinéaste
3 DVD Gaumont vidéo :
DVD 1 - « Contre le cinéma » : Hurlements en faveur de Sade (1952), Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959), Critique de la séparation (1961)
DVD 2 - « La Société du spectacle » : La Société du spectacle (1973), Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu'hostiles, qui ont été jusqu'ici portés sur le film « La Société du spectacle » (1974)
DVD 3 - In girum imus nocte et consumimur igni (1978)

[Illustrations : 1. La Société du spectacle (1973) ; 2. Critique de la séparation (1961) ; 3. La Société du spectacle (1973) ; 4. Critique de la séparation (1961). Photos courtesy Guydebordcineaste.com]

(1) Suite à sa mise en cause dans l'assassinat de son ami, éditeur et producteur, Gérard Lebovici, Debord interdit la diffusion de ses films en 1987.
(2) Réf. Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d'État » in Positions, Éditions sociales (Paris), 1982.

Hélène Raymond

|   Interview Stéphanie Granel >>>

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