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Une deuxième Palme d'or pour les Dardenne : si Rosetta la méritait, cette distinction ne s'imposait nullement pour L'Enfant. Retour sur l'œuvre rare et passionnante des deux frères pour mieux comprendre en quoi leur dernier film, bien que digne d'intérêt, n'en est pas moins nettement inabouti.
Comment s'ouvrir à l'autre ? Comment parvenir à entrer en contact avec lui, à l'écouter alors même que le mouvement incessant du monde nous en détache ? Parvenir à s'arrêter et à faire lien, voilà le cœur des images offertes par Jean-Pierre et Luc Dardenne. Les relations filiales qui nourrissent La Promesse, Le Fils et L'Enfant ne doivent pas, elles aussi, nous tromper. Si elles se résument bien à des histoires de père et de fils (réel ou de substitution), il s'agit avant tout de rapports à l'autre, cet autre étant entendu comme la chair de sa chair, comme la part la plus intime de l'altérité.
Au fond, chacun de leurs quatre derniers films est un récit d'apprentissage. Ils progressent de l'ignorance à la connaissance, une personne étant amenée à en accepter une autre, à la fois identique et différente, et par là, à accepter leur séparation. A cela se mêlent la faute, la culpabilité, le rachat et le pardon, des valeurs qui, au delà de leur thématique chrétienne, doivent être comprises comme l'expression de cette prise en compte de l'autre. Sans ce dernier, pas de crime ni de culpabilité. De par leur nature, elles participent totalement de ces récits d'apprentissage qui, progressivement, investissent les corps d'un poids moral. L'Enfant ne fait pas exception. Avec son histoire de jeune père qui vend son nouveau-né et ensuite essaie de le récupérer, il s'inscrit pleinement dans la continuité de cette œuvre rare. Pourtant, cette fois, quelque chose ne fonctionne pas. La réflexion ne s'accomplit pas.
Trop grande lisibilité
Le titre a la beauté de l'indétermination. Il désigne tout autant le bébé abandonné que ce père irresponsable. Sortant de l'adolescence, pas encore adulte, Bruno ne sait pas assumer sa nouvelle position de parent. D'ailleurs elle ne semble pas effleurer sa conscience. Sans le sou, vivant de vols, il préfère lâcher sa progéniture contre de l'argent, sans prévenir sa compagne, comme si de rien n'était, comme si cette parenté équivalait à une appartenance et pouvait donc se marchander, à l'image de toute chose. Cette matérialité du monde et des rapports qui le régissent, le film la fait bien sentir. Tout est objet et mouvement. L'énergie qui porte l'action, sa vélocité symbolisent cette fuite en-avant hors des contacts humains profonds, réfléchis. Elles sont aussi le signe d'une lutte pour la survie. Comme dans les films précédents, le physique prime sur tout autre moyen d'expression. Dans L'Enfant, les choses sont donc claires, trop justement.
Point de mystère dans l'itinéraire de Bruno. Chaque étape s'accorde à ce que l'on pressent dès le début. Le film avance comme une mécanique qui, paradoxalement, aurait oublié de parler du réel. On a l'impression d'assister à une œuvre qui suivrait en tout point le style et la pensée des Dardenne mais n'en atteindrait jamais la substance. Tout semble convenu, attendu. Cette part d'incertitude et d'opacité qui faisait le prix de leurs précédents films a ici totalement disparu. Même le geste initial de Bruno, monstrueux, trouve son explication dans son immaturité et son inconscience affichée. Cette trop grande lisibilité rend ce personnage et les autres protagonistes presque théoriques. Elle contribue à leur retirer un peu de vie. Bruno et Sonia sont-ils encore de notre monde ? Oui, mais seulement par convention, comme participants d'une fiction édifiante. Le mélodrame n'est alors pas loin. Et ce n'est pas du tout sur ce terrain que les Dardenne travaillent et sont attendus. Avec ce film étrangement couronné par le jury de Cannes, les deux frères parcourent donc encore une fois une route intéressante mais se perdent en chemin.
L'Enfant
Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
France/Belgique, 2005
Durée : 1h34
Avec Jérémie Rénier, Déborah François, Olivier Gourmet, Mireille Bailly, Frédéric Bodson, Fabrizio Rongione…
Sortie salles France : 19 octobre 2004
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