L'Enfant de Jean-Pierre Dardenne

Critique

Lecteurs

Votre note

Recherche âme désespérément

Une deuxième Palme d'or pour les Dardenne : si Rosetta la méritait, cette distinction ne s'imposait nullement pour L'Enfant. Retour sur l'œuvre rare et passionnante des deux frères pour mieux comprendre en quoi leur dernier film, bien que digne d'intérêt, n'en est pas moins nettement inabouti.

Les films des frères Dardenne sont réalistes. Personne ne saurait le nier. Ils s'inscrivent dans un contemporain que chacun d'entre nous connaît de près ou de loin, celui du chômage, de la délinquance et de la précarité. Pourtant cette identité, souvent lourde à porter, est un leurre. Résumer ces œuvres au seul réalisme serait une erreur. Ce serait confondre les moyens avec la fin. La Promesse, Rosetta, L'Enfant et encore moins Le Fils ne prétendent faire œuvre sociale ou politique, au sens où elle discourrait de la société qui les a vu naître. Leur finalité profonde est ailleurs. Il faut la chercher du côté des mouvements de l'âme, dans cette zone où règne l'indicible des êtres et de leurs comportements. Pour les Dardenne, l'enjeu est de taille. Ils partent du réel le plus physique, le plus concret pour aller au-delà, pour révéler à travers lui ces soubresauts de pensées qui traversent la chair et sur lesquels les mots n'ont que peu de prise. Leur caméra n'enregistre l'action que pour tenter d'inscrire sur la pellicule, à chaque seconde, la réalité intérieure de l'humain, celle qui a à voir avec la morale, avec le « vivre-ensemble ».

Comment s'ouvrir à l'autre ? Comment parvenir à entrer en contact avec lui, à l'écouter alors même que le mouvement incessant du monde nous en détache ? Parvenir à s'arrêter et à faire lien, voilà le cœur des images offertes par Jean-Pierre et Luc Dardenne. Les relations filiales qui nourrissent La Promesse, Le Fils et L'Enfant ne doivent pas, elles aussi, nous tromper. Si elles se résument bien à des histoires de père et de fils (réel ou de substitution), il s'agit avant tout de rapports à l'autre, cet autre étant entendu comme la chair de sa chair, comme la part la plus intime de l'altérité.

Au fond, chacun de leurs quatre derniers films est un récit d'apprentissage. Ils progressent de l'ignorance à la connaissance, une personne étant amenée à en accepter une autre, à la fois identique et différente, et par là, à accepter leur séparation. A cela se mêlent la faute, la culpabilité, le rachat et le pardon, des valeurs qui, au delà de leur thématique chrétienne, doivent être comprises comme l'expression de cette prise en compte de l'autre. Sans ce dernier, pas de crime ni de culpabilité. De par leur nature, elles participent totalement de ces récits d'apprentissage qui, progressivement, investissent les corps d'un poids moral. L'Enfant ne fait pas exception. Avec son histoire de jeune père qui vend son nouveau-né et ensuite essaie de le récupérer, il s'inscrit pleinement dans la continuité de cette œuvre rare. Pourtant, cette fois, quelque chose ne fonctionne pas. La réflexion ne s'accomplit pas.

Trop grande lisibilité
Le titre a la beauté de l'indétermination. Il désigne tout autant le bébé abandonné que ce père irresponsable. Sortant de l'adolescence, pas encore adulte, Bruno ne sait pas assumer sa nouvelle position de parent. D'ailleurs elle ne semble pas effleurer sa conscience. Sans le sou, vivant de vols, il préfère lâcher sa progéniture contre de l'argent, sans prévenir sa compagne, comme si de rien n'était, comme si cette parenté équivalait à une appartenance et pouvait donc se marchander, à l'image de toute chose. Cette matérialité du monde et des rapports qui le régissent, le film la fait bien sentir. Tout est objet et mouvement. L'énergie qui porte l'action, sa vélocité symbolisent cette fuite en-avant hors des contacts humains profonds, réfléchis. Elles sont aussi le signe d'une lutte pour la survie. Comme dans les films précédents, le physique prime sur tout autre moyen d'expression. Dans L'Enfant, les choses sont donc claires, trop justement.

Point de mystère dans l'itinéraire de Bruno. Chaque étape s'accorde à ce que l'on pressent dès le début. Le film avance comme une mécanique qui, paradoxalement, aurait oublié de parler du réel. On a l'impression d'assister à une œuvre qui suivrait en tout point le style et la pensée des Dardenne mais n'en atteindrait jamais la substance. Tout semble convenu, attendu. Cette part d'incertitude et d'opacité qui faisait le prix de leurs précédents films a ici totalement disparu. Même le geste initial de Bruno, monstrueux, trouve son explication dans son immaturité et son inconscience affichée. Cette trop grande lisibilité rend ce personnage et les autres protagonistes presque théoriques. Elle contribue à leur retirer un peu de vie. Bruno et Sonia sont-ils encore de notre monde ? Oui, mais seulement par convention, comme participants d'une fiction édifiante. Le mélodrame n'est alors pas loin. Et ce n'est pas du tout sur ce terrain que les Dardenne travaillent et sont attendus. Avec ce film étrangement couronné par le jury de Cannes, les deux frères parcourent donc encore une fois une route intéressante mais se perdent en chemin.

L'Enfant
Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
France/Belgique, 2005
Durée : 1h34
Avec Jérémie Rénier, Déborah François, Olivier Gourmet, Mireille Bailly, Frédéric Bodson, Fabrizio Rongione…
Sortie salles France : 19 octobre 2004

Manuel Merlet Le 21 October 2005

Sur le web : - Consultez salles et séances sur le site Allociné.fr - Manu avait déjà l'intution de ce traquenard sur le blog "Martinez" (Ecrans à Cannes 2005) - Lire la chronique du Fils (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2002) - Lire la chronique de Rosetta (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 1998)


• Casting de L'Enfant

Réalisateur : Jean-Pierre Dardenne Luc Dardenne
Avec : Jérémie Renier , Déborah François , Jérémie Segard , Fabrizio Rongione , Olivier Gourmet , Anne Gerard , Bernard Marbaix , Jean-Claude Boniverd , Frédéric Bodson , Marie-Rose Roland


• Toutes les news sur L'Enfant
Les chaînes primées à Cannes Les chaînes primées à Cannes

Douze films coproduits par France Télévisions étaient présents au ...

24 heures chrono de cinéma sur Arte 24 heures chrono de cinéma sur Arte

Ce soir, c'est cinéma sur Arte. Pour fêter l'ouverture du...


• Les autres films de Jean-Pierre Dardenne

Chacun son cinéma Le Fils La promesse Je pense à vous


• Les autres films de Jérémie Renier

Coupable Nue propriété Président Fair play Dikkenek San Antonio Le Pont des arts Violence des échanges en milieu tempéré



• Sur le forum Cinéma

Ecole de ciné sur ParisFight ClubLes Rencontres Vidéo/ Les Courts du Soir: ...VOD : des sites de Video on demand ?Salle Home Cinéma et conseils...