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Cindy

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La Poupée et son double

Le film devait être projeté tous les jours, à 19h, au cinéma MK2 Beaubourg à Paris, pour 1 euro. Le pari était d'attirer les spectateurs à une vraie séance consacrée à un court métrage : Cindy, the doll is mine, le dernier Bonello. Une grande salle pour un court, format davantage habitué aux pré-programmations... Un film qui méritait sa préséance.

Lors de la préparation de Tiresia, Bertrand Bonello avait demandé à Asia Argento d'y jouer le rôle du transexuel. Tentée, elle dut refuser afin de se concentrer sur la réalisation du Livre de Jérémie. Cette première rencontre manquée nous indique pourtant que le réalisateur percevait la nature double de l'actrice, habitée d'une sorte d'inquiétante étrangeté (selon les sempiternels mots de Freud), à l'image des nombreux rôles qu'elle a incarnés pour son père, Dario Argento. Si loin si proche du metteur en scène, la comédienne déclarait d'ailleurs, en mai dernier à Cannes : "nous sommes comme des frères et sœurs".

Asia est donc un double du metteur en scène. Ici elle interprète Cindy, comme Cindy Sherman, photographe new-yorkaise contemporaine. "On m'a proposé un projet mélangeant cinéma et art contemporain. Plutôt que de prendre une œuvre artistique et d'en faire un film, j'ai choisi de rendre hommage à Cindy Sherman car elle est sa propre œuvre", avançait Bertrand Bonello. Le fait d'avoir pris une réalisatrice-actrice pour incarner ce rôle est déjà signe d'une connaissance intime de l'œuvre de la photographe. Celle-ci est en effet modèle de ses propres clichés. Elle y manipule à l'extrême les codes d'images populaires via des autoportraits ultra posés. Elle utilise, par exemple, l'imagerie de la pin-up jusqu'à en renverser les présupposés. Là, elle photographie le désir et en tire tout le caractère tragique tant le sujet de l'image n'existe qu'en tant qu'image, offert aux regards. Il est condamné à n'être qu'une poupée désincarnée. Sherman est troublante car ses images sont aussi construites qu'improvisées. Il y a là quelque chose du témoignage, du reportage d'un état qui s'exprime malgré le sujet et grâce à lui. Bonello rend parfaitement cette ambiguïté propre au jeu de l'acteur. De la tragédie et de la jouissance qu'on peut tirer à n'être qu'un désir de papier : des thèmes qui questionnent tant l'interprétation que l'incarnation au cinéma. Aussi ce court-métrage est à la fois un hommage à une grande artiste, sans doute inspiratrice, et une réflexion sur la création. L'histoire est simple et épurée : une photographe fait travailler son modèle.

Le sujet trône donc au centre de l'image mais comment en obtenir la quintessence, surtout quand il fait partie même de son créateur ? Quelles guerres l'artiste doit-il mener pour arriver à ses fins ? Combien de temps doivent-elles durer ? Grâce au cinéma, Bertrand Bonello capte quelque chose du temps de la création de l'instantané photographique. Il traque le moment ultime où s'exprimeront les sentiments dans ce qu'ils ont de plus fondamental. A chercher la trace du vivant, du vécu, photographe et réalisateur sont à la limite du voyeurisme ; modèle et actrice sont, eux, à la limite du putassier. Ce qui les en distingue : quelque chose d'organique, une vérité du corps qui est signe d'une nudité absolue, d'un don où l'artifice et le plaire n'ont plus leur part. Asia Argento s'y révèle alors comme une très grande actrice. Entre poupée manipulable et individu sous l'emprise de cette manipulation, la personne qui fait face à l'objectif est double. Cependant, derrière l'appareil, le créateur dépend également du poseur. Pourtant cette relation n'est qu'une somme de deux solitudes, réunies, pour différentes raisons, autour de la réalisation d'une œuvre. Entre la personne regardée, et de facto désirée, qui incite l'autre au désir ? Qui est le plus contraint ? Il n'est pas sûr que le pouvoir soit là où on le voit.

Cindy, the doll is mine
Un film de Bertrand Bonello
France, 2005
Durée : 15 min
Avec Asia Argento
Sortie salles France : 28 septembre 2005

[Illustrations : Cindy, the doll is mine. Photos © No Films]

Sur le web :
Sur Flu : - Lire la chronique de la rétrospective Cindy Sherman au Jeu de paume - Lire la chronique du film Tiresia (Bertrand Bonello, 2003) - Lire la chronique du film Le Pornographe (Bertrand Bonello, 2001) - Lire notre interview d'Asia Argento (février 2001)
Anne-Laure Bell