Exposition événement, puisque le mouvement a été présenté en France pour la dernière fois en 1966 (Musée national d'art moderne), Dada est aussi une exposition historique et didactique, à l'image des grandes manifestations du Centre Pompidou. Incontournable.

Éreintante mais passionnante, Dada présente plus de 1000 œuvres sur 2200 m2, dont certaines ne voyageront plus comme Tu m', dernier tableau de Marcel Duchamp conservé à Yale. Une succession interminable de cubes blancs (une quarantaine) de 30 m2 divise l'espace du niveau 6 du Centre, où le musée national d'art moderne présente la quasi-totalité de sa collection sur ce mouvement, largement agrémentée de prêts essentiellement américains (100 œuvres du MOMA). En effet, l'exposition est organisée avec la National Gallery où elle partira après son escale à Paris et le Museum of Modern Art de New York où elle terminera son parcours à partir de juin.

Gigantesque échiquier, cher à de nombreux dadaïstes, la scénographie n'impose aucun parcours obligé, libre à chacun de suivre un chemin chronologique ou d'errer au hasard des rencontres, des découvertes, des artistes et thèmes dada. À ne pas manquer : Duchamp, Kurt Schwitters, Picabia, Man Ray et la dernière salle qui offre une vue imprenable sur Paris, présentant notamment le film Entr'acte de René Clair. Revoir ou voir enfin ! une roue de bicyclette sur un tabouret, un porte-bouteille, un urinoir nommé Fountain ou L.H.O.O.Q, caricature de La Joconde, de Marcel Duchamp ; et découvrir les branches internationales de ce mouvement de la première moitié du Xxe siècle. La possibilité d'une véritable rencontre se dessine au fil de l'exposition. Les œuvres majeures sont présentes, les écrits, les correspondances, les revues à lire ou relire. Cependant, même si la profusion créatrice de Dada se fait sentir, la présentation aseptisée reste quelque peu frustrante. L'iconoclasme, la virulence et l'esprit festif de Dada n'est pas là. Certes, le commissaire français de l'exposition Laurent Le Bon a souhaité montrer l'aspect « constructeur » de Dada et émanciper le mouvement de son côté provocateur et nihiliste. Mais dada célèbre la vie, en réaction à une Europe déchirée, celle de la Première Guerre Mondiale.

Un mouvement international
Le mouvement naît en 1916 à Zürich en Suisse, zone neutre, où de nombreux intellectuels se sont réfugiés. Une taverne est transformée en cabaret : le Cabaret Voltaire (réfugié lui aussi en Suisse de 1758 à 1778), où se trouvent des artistes comme Jean Arp ou Tristan Tzara. Dans ce cabaret, la performance constitue, avec l'écriture, un des premiers langages de ce groupe de jeunes artistes. Dada s'insurge contre les valeurs en place, contre l'art bourgeois, considère les objets industriels comme des œuvres d'art, pratique la performance, la poésie sonore ou le collage. Ces pratiques ont marqué un tournant dans l'histoire de l'art, tournant dans lequel nous nous trouvons toujours, et qui a largement influencé l'art du Xxe siècle. Les artistes dada utilisent les nouveaux médias, comme la presse illustrée, la radio, le travail à la chaîne ou le cinéma. Le mouvement va se propager dans différentes villes comme le club dada à Berlin (Richard Huelsenbeck, Raoul Hausmann, George Grosz, John Heartfield...), Hanovre (Kurt Schwitters), Cologne (Marx Ernst, Johannes Baargeld) et Paris (André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, rejoints successivement par Tristan Tzara, Francis Picabia, Jean Arp, Man ray et Duchamp puis Marx Ernst). L'exposition montre bien l'élargissement international du mouvement : Italie, Espagne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Belgique ou le Japon. Sa diffusion, via les revues et les tracts, fut internationale. Dada s'éteindra complètement en 1924.

Manifestement dada
L'exposition Dada tente de répondre de manière exhaustive à la question « Qu'est-ce que Dada ? ». Selon les protagonistes : rien ! Ou bien «Dada est le bonheur à la coque» (Tristan Tzara). Le commissaire a souhaité, dans une réflexion sérieuse et documentée, présenter Dada comme un mouvement à part entière, indépendant du surréalisme. Longtemps assimilé comme « une préhistoire du surréalisme », notamment aux Etats-Unis, dada reçoit aujourd'hui la reconnaissance à l'échelle de son influence.
Contre le passé, contre le futur, dada ne s'inscrit que dans le présent. Dans un contexte où le présent est inacceptable, dada célèbre la vie et invente, via une multitude de langages, de l'imaginaire. Ni programme, ni directive esthétique, dada explore des attitudes, langages et états d'esprit divers. Des artistes du monde entier se sont reconnus dans l'esprit de contradiction, la révolte, l'insoumission et l'absence de dogme du mouvement.

Une production éclectique
La peinture, tout de même présente, s'allie parfois au texte avec Picabia, prend des allures expressionnistes avec George Grosz, est déposée sur du bois par Jean Arp. L'objet manufacturé, dit ready-made, est largement représenté par Duchamp, et parfois par son ami Man Ray (Man, 1918). La machinerie semble une préoccupation récurrente. Ainsi, Max Ernst réalise en 1920 La Grande Roue orthochromatique qui fait l'amour sur mesure. Les effets de la mécanisation du monde, des progrès techniques, sur l'homme deviennent l'une des grandes préoccupations en ce début de Xxe siècle. Les œuvres d'après-guerre relatent le choc du retour des soldats mutilés, l'homme est appareillé comme dans Ein Opfer des Gesellschaft. Remember Uncle August, the Unhappy Inventor de George Grosz ou Der Geist unserer Zeit. Mechanischer Kopf de Raoul Hausmann.

Énormément usités, le collage et le photomontage seront associés au mouvement. Kurt Schwitters, à qui plusieurs salles sont consacrées, poussera le processus du collage dans une recherche plastique totale qui aboutira à son célèbre Merzbau. De même Hannah Höch utilise le collage. Notons que ce mouvement compte quelques femmes, phénomène relativement rare pour l'époque, qui, comme Sophie Tauber-Arp, n'hésitent pas à user de moyens d'expression associés aux tâches féminines, telles que la broderie.

Pluridisciplinaire, éclectique, novateur, iconoclaste, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier ce mouvement. Pourtant il est difficile de le définir tant les attitudes et les modes d'expressions sont variés. Dada, dans son refus de l'art tel qu'il existait, a ouvert de nouvelles perspectives et influencé l'art moderne et contemporain. Oublié puis remis au goût du jour par un certain nombre d'artistes dans les années 60, Dada a joué un rôle déterminant dans l'évolution de nos jugements et de nos préceptes esthétiques. Esthétiques seulement ?

Dada
Exposition au Centre Pompidou
Galerie 1, niveau 6
Du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006
Exposition ouverte tous les jours,
Sauf le mardi, de 11h à 21h nocturnes les jeudis jusqu'à 23h
10 euros, tarif réduit : 8 euros

illustrations :

- (illus 1.) HANNAH HÖCH Collage. Dada, vers 1922
Collage - 24,8 x 33 cm
Collection Merrill C. Berman, New York, Etats-Unis
© Adagp, Paris 2005

- (détail et illus 2.) KURT SCHWITTERS, THEO VAN DOESBURG Kleine Dada Soirée
La Haye, 9 janv. 1923
Papier beige, imprimé de deux textes superposés, en rouge et en noir -30 x 29,5 cm
Bibliothèque Paul Destribats, Paris, France
© Adagp, Paris 2005

Ophélie Lerouge




Le site du Centre Pompidou Paris

Autour de l'exposition

- Soirée « Zapping dada »
DIMANCHE 8 JANVIER 2006, DE 18H À 23H, GRANDE SALLE, NIVEAU -1 Tarif unique : 6 euros Avec la participation de nombreux artistes et historiens d'art, qui évoqueront Dada dans un programme inédit dont le dénominateur commun est la brièveté de chaque intervention.

- DIMANCHE 27 NOVEMBRE À 11H30
Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q., 1930 (Dépôt du Siège national du Parti communiste français, 2005) Par François Bon et Tanguy Viel, écrivains. Conférence diffusée en direct sur www.centrepompidou.fr/videos

- "QUI A TUÉ DADA ?"
Un film de 52mn, de Hopi Lebel coproduit par les Films d'Ici, le Centre Pompidou, l'Ina, avec la participation de France 5 Diffusion sur France 5, le DIMANCHE 30 OCTOBRE 2005



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