Exposer Robert Malaval, artiste des années 1960 et 1970, est-il déplacé dans un lieu d'art contemporain ? Le Palais de Tokyo réplique que Malaval est un précurseur underground qui a inspiré nombre d'artistes actuels. Son exposition « Kamikaze » témoigne de l'œuvre d'un homme torturé, tout entier tourné vers l'art, jusqu'à le nourrir de sa vie même.

« Kamikaze » : le nom de l'exposition du Palais de Tokyo n'est pas une référence d'un goût douteux aux pilotes japonais de la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit plutôt de rendre compte, en un mot, du jusqu'au-boutisme de Robert Malaval, artiste passionné et dépressif, qui mit fin à ses jours en 1980 après s'être soumis à bon nombre d'excès pour servir son art ou éloigner ses angoisses. L'exposition se scinde en deux. Les premières créations d'abord, dans les années 1960, essentiellement des schémas au lavis et des sculptures, toutes centrées autour du thème de l'« aliment blanc ». Une matérialisation foutraque, juste prétexte à la mise en plastique de tous les concepts qui lui passent par la tête. Dans ses moments heureux, Robert Malaval présente son aliment blanc avec humour. Par exemple, dans un croquis qui définit précisément la chorégraphie d'une danseuse de théâtre, poussant la minutie jusqu'à détailler les artifices techniques qui permettront des explosions d'aliment blanc au travers d'un vagin artificiel, Malaval ajoute des figures en marge : des bonhommes qui braillent des chansons paillardes, « C'est nous les gars de la marine ! » avec la portée adéquate, histoire de chanter juste, puis dans un coin, une autre mini chorégraphie dans laquelle le danseur débutant chancelle et appelle « Au secours ! ».

Quand son humeur s'assombrit, l'artiste prend plus d'ampleur et produit des œuvres plus glauques. Il représente alors son aliment blanc comme une moisissure inlassable et impossible à arrêter, douée d'une intelligence vicieuse, tel un virus de film de science-fiction. Les sculptures sont plus agressives : l'aliment blanc, sous la forme de gros filaments de matière, sort de son cadre. Dans un aquarium de verre représentant une étagère banale et ses bibelots (Le Grand reliquaire), il éructe et se propulse de part et d'autre d'un cadre accroché au mur, pour se jeter sur les autres éléments, donnant aux yeux l'image d'une toile d'araignée vorace, dont les fils eux-mêmes seraient vivants. Un autre aquarium présente en son sein deux cloches de verre (Le Transmutateur et tout ce qui s'en suit). Dans l'une se trouve une main humaine, flétrie, sculptée dans le marbre pour augmenter son aspect desséché, un câble relie cette main à l'autre cloche de verre, dans laquelle se développe un petit monticule d'aliment blanc, vampirisant le fluide vital pour se nourrir. Devant les deux cloches, un homoncule blanchâtre semble être l'instigateur de l'expérience. Est-ce un morceau d'aliment blanc qui a pris forme humanoïde et qui cherche à percer le secret de son existence, à l'image de nos savants ?

La matière sauvage s'attaque aussi aux humains. Une sculpture de l'expo représente une femme dans une chaise roulante, sa tête a disparu et l'aliment blanc dégouline sur son corps, provoquant une multitude de boursouflures métastatiques. L'aliment blanc prend une nouvelle ampleur, il passe du statut de moisissure rigolote ou irritante, prétexte aux problématiques artistiques diverses, à une substance cruelle, véritable parasite de la matière vivante. En projetant sur un objet extérieur les visions d'une matière cannibalisant l'homme, Malaval laisse entrevoir son démon personnel : l'impression d'être digéré par un monstre déshumanisé, l'angoisse de la disparition ou de la déformation, en tout cas de la dénaturation pernicieuse par une énergie muette, discrète et qui ne manque pas de violence.

Glam'art frenchy
Ce qui nous mène droit à la deuxième partie de l'exposition, la période glam de Robert Malaval. Dans les années 1970, l'artiste se lance dans une série d'œuvres épousant l'émergence et l'imagerie du glam rock. Il laisse de côté la sculpture et commence à ornementer ses tableaux de paillettes, élément avec lequel il se met très vite à peindre presque exclusivement. Abandonnant son cher aliment blanc, Malaval change résolument de style mais certainement pas de thème. S'il cesse de représenter son mal-être sous une forme vicieuse et fongique, il se met littéralement à clamer son existence, avec cette fulgurance et ce tape-à-l'œil clinquant caractéristique du glam : dépression grimée en diva, cynisme chic, inspiration trouvée dans les paradis artificiels, et surtout la musique, qui devient une référence directe pour l'artiste. Face au Kamikaze Bunker de Malaval, n'est-ce pas une vue directe sur l'état d'esprit de l'artiste que nous observons ? Un trou dans l'âme, qu'il faut bien remplir de quelque chose pour se sentir vivant. Malaval se mue en maniaque de l'instantané, s'accordant à sa nouvelle philosophie de vie. « Mon tableau idéal je veux le faire en une seconde, quitte à y avoir pensé des années. »

Durant les années 1970, Malaval se dévore lentement. Il trouve l'énergie et l'inspiration qu'il projette sur ses toiles brillantes dans les limites de son corps et de son esprit, se soumettant aux extrémités physiques et mentales des amphétamines, poudres et acides divers. Dandy drogué, absorbé par la musique des Stones, sur lesquels il commence à écrire un livre (une salle du palais de Tokyo est réservée à cette passion de Malaval pour Jagger et sa bande), l'artiste trouve une nouvelle inspiration dans le thème de l'espace, représentant de nombreuses planètes désertes dans des tableaux ronds. Il se passionne aussi pour les Trous Noirs, phénomène très rare : un objet spatial d'une densité infinie qui provoque autour de lui un vortex si puissant qu'il est capable d'absorber la lumière, créant ainsi une dépression déformant le tissu même de l'espace et du temps. Voyant peut-être dans ce prodige une métaphore de son existence, Malaval modifie sensiblement son art sur sa période « Kamikaze », celle qui achève sa carrière et donne son nom à l'exposition du Palais de Tokyo. Sur les peintures, l'esthétique glam se répand sur des tableaux dont le fond est, toujours, le noir, comme pour symboliser ce vide premier sur lequel s'affirmait son existence, toutes les existences. Comme pour mettre en relief la pure superficialité de l'être.

The end is the beginning is the end
La boucle semble bouclée : l'aliment blanc des années 1960 montrait l'être dévoré par une souillure extérieure, issue de ses angoisses profondes, alors que le Malaval « kamikaze » de la fin des années 1970 paraît avoir décidé que ce n'est pas le monde qui l'oppresse, mais lui-même. Sa propre angoisse, qui l'a poussé, des années durant, à vouloir briller sur un néant, à craindre d'être ignoré alors même qu'il ne pouvait échapper à cette fatalité, poussière dans un univers infini peuplé de planètes mortes et de trous noirs.
Pied de nez ultime ou blague de dépressif, Malaval peint sa Carte postale du fantôme en 1980, quelques temps avant son suicide d'une balle dans la bouche. « C'est moins définitif que le suicide de se saouler la gueule, mais ça revient au même. » Le tableau se rattache à un poème de Malaval, celui du fantôme, l'histoire d'un fantôme sympa qui en a marre que tout le monde pense qu'il n'existe pas, et qui décide de fiche la trouille aux gens, juste histoire de prouver qu'il est là, lui aussi, parmi nous.

« Kamikaze »
Une exposition d'œuvres de Robert Malaval
Palais de Tokyo (Paris), jusqu'au 8 janvier 2006

Cédric Bégoc




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