Au Théâtre Nanterre-Amandiers du 16 sept au 23 octobre 2005
Après Roberto Zucco et Grand et petit, Philippe Calvario s'empare du personnage le plus diabolique qui soit au théâtre, le prototype même du mal : Richard III. La mécanique du pouvoir se résume-t-elle à une farce grotesque, une bouffonnerie ?
On se repère aisément dans l'épineux bourbier des relations entre les personnages et les généalogies royales. Point n'est donc besoin d'avoir révisé sa généalogie des Lancastre, York et Tudor. La fougue de Philippe Torreton et la rigueur de son jeu rendent le propos limpide. C'est aussi que Calvario a fait le choix d'une scénographie belle et dépouillée : la scène est presque vide. Une grande surface plane, amovible, tantôt à même le sol, tantôt soulevée est l'élément principal du décor. Elle sera tour à tour prison, lieu des lamentations, gigantesque balançoire, etc. Sur la gauche, seront plantées au fur et à mesure des crimes commis des croix blanches, sépultures des victimes de Richard.
Tout commence donc avec Richard, Duc de Gloucester, véritable monstre qu'a créé la nature : difforme, boiteux, au bras paralysé. Si Torreton n'en rajoute pas dans la monstruosité physique, c'est qu'elle évidemment est supplantée par la laideur morale du personnage. Autant Richard subit les erreurs de la nature, autant il choisit, de surcroît avec allégresse, d'être l'incarnation du mal : « I am determined to prove a villain » nous dit Richard dès le début de la pièce (« Je suis déterminé à être un scélérat »). Rien ne le destine au trône puisqu'il est le plus jeune des trois frères. Il faudra donc que Richard les élimine. Cette quête sanguinaire, cette surenchère dans le mal, Richard l'accomplit sans aucun remords ni mauvaise conscience. Mais ce n'est pas ce qui inquiète le plus. L'accumulation des forfaits et des crimes pour accéder au pouvoir - la dissociation des moyens et des fins - est peu surprenante. Mais l'abîme ouvert par cette mise en scène est bien plus insoutenable puisqu'il consiste à évacuer radicalement toute sacralité du pouvoir politique - qui n'existe même plus sous forme de semblant ou de vernis.
On sait que la question de la légitimité du pouvoir travaille tous les drames historiques de Shakespeare. En ce sens, le Richard III de Calvario est bien l'anti-Richard II, pièce qui fait sans cesse vaciller « les deux corps du Roi » (Kantorowicz) et jouer la question de la sacralité d'une fonction avec le pouvoir du roi qui est aussi un homme. Il n'y a plus aucune trace d'une telle dialectique dans cette mise en scène, on en arrive à cette extrême limite, difficilement pensable, de la négation même de tout pouvoir politique quand ne fait que se déchaîner la puissance monstrueuse d'un homme, qui n'a plus cure d'aucun des attributs du politique. Mais que reste-t-il quand la quête sanguinaire pour le trône n'est plus qu'un sombre jeu qui détruit tout sur son passage ?
Paradoxalement, mais logiquement, il ne reste rien. Rien qu'une farce grotesque, une bouffonnerie. Et c'est sans doute là le plus dérangeant.
C'est très exactement ce que nous montre Philippe Calvario. Torreton s'empare sans réserve de Richard, et en fait un bouffon, un cabotin du mal. Il campe un Richard tonitruant qui met en scène avec entrain et allégresse sa marche macabre pour acquérir le trône. La succession des meurtres, des manipulations, des trahisons se fait tambour battant, menée par un Richard-Torreton tout en verve qui ne cesse d'exhiber, de mettre en scène, ses parjures, double-jeux et trahisons. Torreton exulte et crée une véritable complicité avec le public qui ne cesse de s'amuser de ses grivoiseries, blagues, et même monstruosités.

Dès le début du spectacle, Richard apparaît comme le personnage qui manigance, manipule, joue sans cesse... En un mot, Richard III est le personnage de théâtre par excellence. Ce n'est pas sans raison que cette pièce est la plus jouée de tous les Shakespeare, devant Hamlet. Torreton excelle à ce double jeu et nous fait rire de ses mises en scène les plus outrancières. Les ficelles du drame sont énormes, comme dans la scène finale, il n'y a plus qu'un jeu au sens le plus littéral, une plaisanterie, une grosse farce à la jubilation intense.
Cependant, cette outrance du jeu, cette artificialité sans cesse exhibée, finissent peut-être par nous rendre un peu trop proche de Richard III, qui ne semble plus qu'un cabotin du mal. A force de blagues, de gestes grivois, de musique rock (Noir Désir, Eurythmics), on ne voit certes plus le temps passer mais la dimension diabolique, cette fascination du mal, finissent aussi par disparaître. La fascination implique une part d'incompréhension fondamentale qui crée la distance nécessaire pour qu'une quelconque séduction puisse opérer. Comment le très efficace bouffon pourrait-il nous inquiéter ?
Si la deuxième partie est plus dramatique, elle n'en est pas pour autant plus tragique - elle est aussi plus faible dans la mise en scène. Richard est devenu Richard III, il court maintenant à sa perte. Son rival Richmond rassemble autour de lui les ennemis du tyran, une ultime bataille va les opposer. La veille du combat, Richard III est visité en rêve par ses anciennes victimes qui l'accablent de malédictions et appellent à sa perte. Un immense drap blanc, choix de mise en scène qui n'est pas le plus convaincant, nous indique le songe alors que les morts apparaissent un à un. Le lendemain, Richard, pitoyable et déchu, meurt sur le champ de bataille.
Richard III
De William Shakespeare
Mis en scène par Philippe Calvario
Au théâtre des Amandiers à Nanterre du 16 sept au 23 octobre 2005.
Durée du spectacle : 3h40 avec entracte.
T. 01 46 14 70 00
Location en ligne : caisses@amandiers.com
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