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Direction musicale Kent Nagano, mise en scène André Engel. A l'Opéra National de Paris-Bastille, jusqu'au 20 octobre 2005
Cardillac de Paul Hindemith à Bastille : un étonnante histoire de meurtres en séries et un rôle-titre de dimension mythique. Mais une partition hélas très dense, heureusement éclairée par trois magnifiques solos féminins.
A la direction musicale, Kent Nagano partage peut-être cet avis sur la partition. Comment expliquer, sinon, qu'il semble avant tout soucieux, dès les premières mesures de l'opéra, de retenir la puissance de son orchestre, de le faire jouer presque en sourdine ? Conscient qu'il officie dans un théâtre assez monumental, le metteur en scène André Engel s'arme lui aussi de subterfuges, réduisant nettement, surtout dans le deuxième tableau de l'acte I, les dimensions de la scène. Celle-ci se passe donc à Paris, au milieu des années vingt. Le joailler Cardillac, le plus talentueux de la ville, est soupçonné d'assassiner toutes les femmes qui lui achètent ses bijoux. Fable sur un artisan génial qui n'accepte pas de se séparer de ce qu'il produit, Cardillac évoque également l'empire qu'un tel homme peut exercer sur le monde : aussi bien sur le peuple parisien, fasciné par la beauté de ses œuvres, que sur sa fille, absolument captive de lui bien qu'il lui porte moins d'attachement qu'à ses créations.

C'est justement cette relation ambiguë entre Cardillac et sa fille (admirablement chantée par Angela Denoke) qui donne deux des plus belles scènes de l'opéra. Dans la première, alors qu'enfin le chœur et la plupart des instruments se taisent, « La fille » (le personnage n'a pas de nom) chante mezzo voce la douleur qu'elle éprouve à quitter la maison familiale pour suivre son amant. Dans la seconde, elle découvre la culpabilité de son père et, d'une voix tout en rondeur donnant l'impression qu'elle passe d'une note l'autre en suivant un chemin sonore continu, elle se livre au contraire totalement à l'homme qui la demande. Ces deux scènes ont été précédées d'une troisième sublime mise en valeur de voix féminine où « La dame » (autre personnage sans nom), seule en nocturne dans sa chambre et alors que l'orchestre distille un somptueux duo de flûtes traversières, dit lentement la dimension quasi-eschatologique que revêt pour elle l'attente d'un amant.
C'est en 1926 que Paul Hindemith achève Cardillac. Son œuvre ne porte pas forcément la trace d'un grand génie musical. Mais entre la hantise d'une violence latente qui perdure, des individus indécis dans le flot d'une grande ville, l'importance déterminante donnée aux sujets féminins, la foule laissée à son libre cours enfin sans que ne tranche jamais l'Etat (le rôle du roi est muet dans Cardillac, alors que le juge est un des personnages principaux de Peter Grimes), l'opéra de Hindemith est traversé par toutes les angoisses de la République de Weimar, celles que ses compatriotes Meidner, Pabst, Sternberg ou Lang surent, avec une tout autre audace formelle, mettre en images en leur temps.
Cardillac
Un opéra de Paul Hindemith
Direction musicale Kent Nagano
Mise en scène André Engel
Avec Alan Held, Angela Denoke, Hannah Esther Minutillo…
Opéra National de Paris-Bastille, jusqu'au 20 octobre 2005
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