La sortie DVD de L'Acrobate de Jean-Daniel Pollet est un évènement. Grand film, grand cinéaste, on ne saisit pas pourquoi Pollet demeure à ce point méconnu dans la famille pourtant peu étendue des fils de la Nouvelle Vague. On ne peut qu'espérer que ce DVD fera découvrir son univers poétique et burlesque, totalement voué à l'énergie du rythme et de la danse.

Employé d'un salon de massage et sauna, Léon mène une petite vie où il s'ennuie, ne trouve pas d'amoureuse, se fait même refuser par les prostituées qui travaillent en face de chez lui. Son unique pote, Ramon (inattendu et formidable Guy Marchand, plus tango-man que jamais), un biker au grand cœur, le pousse à sortir, et un beau jour, c'est le flash : Léon veut danser le tango. Il entreprend donc des cours du soir auprès d'un vieux couple, et propose à Fumée, la plus jolie des prostituées, de former avec lui un duo afin de participer aux différents concours. Film-tango, L'Acrobate (Jean-Daniel Pollet, 1976) enchaîne les scènes dansées, des salles de concours à la chambre de Léon, en passant par le salon de massage. Tout l'espace du film se voit contaminé par la danse, le rythme, la musique. Les deux meilleurs amis deviennent rivaux sur la piste, mais tout cela est assez vite oublié, tout comme la fuite de Fumée avec Ramon. Au fond, Léon, touché par la grâce du tango, n'est plus atteint par tout cela. Son corps, littéralement habité par le rythme, l'emmène déjà ailleurs. Une scène magnifique vient symboliser cette possession du corps : en revenant du bowling, Léon à la main prisonnière de sa boule. Dans une tentative désespérée pour ôter cette encombrante excroissance, il décolle littéralement du sol, casse tout autour de lui, se transforme en électron libre, en pur mouvement.

L'Acrobate, avant tout, c'est donc Claude Melki, soit un acteur fétiche pour Pollet, un corps burlesque inédit, qui, dans les années 1970, retrouvait la raideur d'un Buster Keaton, son impassibilité et sa maladresse. Pas très beau, pas très grand, timide et introverti, le personnage Melki est un outil burlesque sans commune mesure dans le cinéma français de l'époque. Et Pollet, dont les films oscillent entre deux pôles bien distincts - l'essai poétique (Méditerranée, Bassae, etc.) et la comédie humaniste (L'Acrobate ; L'Amour c'est gai, l'amour c'est triste, etc.) - va faire de cet acteur sa clé pour un univers totalement tordu, où les corps, les situations, le temps, l'espace et les relations humaines perdent leurs repères, nos repères, et se transforment en une proposition délirante. Dans sa façon de faire dévier une situation initiale pour la conduire vers l'inattendu, Pollet rappelle le cinéma voyageur de Jacques Rozier (notamment Adieu Philippine, 1961), autre grand maître d'un humanisme fantaisiste et décalé.

Filmer l'effet de la musique sur les corps
Bonii de choix, deux courts métrages en forme de prémices dansants avec Claude Melki, complètent la vision de L'Acrobate. Tout premier film, Pourvu qu'on ait l'ivresse, Grand prix du court métrage à Venise en 1958, se déroule dans un dancing. Melki tente maladroitement d'inviter des jeunes filles à danser. Film muet où les visages et les gestes tiennent lieu de paroles, il préfigure déjà ce goût de Pollet pour la danse et les musiques de l'époque, cha cha cha, rythm & blues ou mambo. Pollet aime déjà filmer la musique et son effet direct sur les corps, ces danses tellement datées et fraîches à la fois. Trois ans plus tard, avec Gala, le propos se fait plus salace, puisque le personnage de Melki perce un trou dans le mur pour observer les danseuses d'une boîte de strip-tease dans leur loge. Tout aussi muet, le film est porté par la musique mais devient plus mélancolique, la solitude du gérant de la boîte semblant imbiber tous les personnages. Pollet ne filme pas la musique comme un oubli du monde, mais le monde comme orienté par la musique. La tristesse, elle, demeure.

Il semble important, aujourd'hui, de redécouvrir Jean-Daniel Pollet, dont l'œuvre protéiforme a marqué de nombreux cinéastes, de Jean Renoir à Jean-Luc Godard. Un long bonus regroupant les témoignages d'amis et de collaborateurs (Jean Douchet, Noël Simsolo, Jean Narboni…) vient dessiner en creux un beau portrait de cet homme assez secret sur sa grande érudition et dont la vie fût littéralement fauchée par un train. Il survécu à l'accident, et recousu de toute part, il parvint à encore réaliser des films jusqu'à sa mort, en 2004. Un hommage au Centre Pompidou avait été empêché par une grève du personnel à l'époque. On attend toujours la reprise de la rétrospective, seule évènement susceptible de faire redécouvrir l'ensemble d'une œuvre fascinante de dualité. En attendant, L'Acrobate est un hors d'œuvre indispensable.

L'Acrobate
1 DVD édition Opening
Un film de Jean-Daniel Pollet
France, 1976
Durée : 1h41
Avec Claude Melki, Edith Scob, Guy Marchand, Micheline Dax...
Bonus : Souvenirs de J.D. Pollet (50 min), filmographie, 2 courts métrages : Pourvu qu'on ai l'ivresse (1958) et Gala (1961)

Anita Blum


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