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Alain Crombecque

Voyage des plaisirs


Alain Crombecque


Directeur du Festival d'Automne à Paris, à l'occasion de l'ouverture de l'édition 2005

Directeur depuis 1993 du Festival d'Automne à Paris, Alain Crombecque présente cette année une programmation pluridisciplinaire fortement axée sur un Brésil « moderne et urbain ». Entretien avec un programmateur exigeant qui prend le temps : classique dans ses catégories, mais stimulant dans ses désirs.

Fluctuat.net : Le Festival d'Automne 2005 donne la parole aux différentes disciplines de la création contemporaine : arts plastique, théâtre, danse, musique, cinéma, etc. Quelle est la vocation de ce festival pluridisciplinaire ?
Alain Crombecque :
La mission première du festival est de présenter les différentes disciplines de la création contemporaine : théâtre, musique, danse, voire architecture ou design. Mais nous ne sommes pas allés jusque-là... Le Festival d'Automne, qui a aujourd'hui 34 ans, présente des œuvres de référence depuis le début des années 1970, comme celles de Stockhausen ou de Merce Cunningham. Le festival est aussi un lieu de rencontres, une fabrique où échangent des artistes d'horizons différents. Le Festival d'Automne développe une intuition pour découvrir des artistes émergents en Europe, aux Etats-Unis. Il a pour mission de dépasser une sorte de tropisme européen pour porter son regard ailleurs, par exemple sur le Brésil. Grâce à ses relations avec de grandes institutions parisiennes, le Festival d'Automne peut devenir un lieu de consécration.

Vous qualifiez le festival de lieu, alors qu'il n'en possède pas...
Oui, c'est un festival nomade, qui n'a pas de lieu. Il se dilue dans l'espace et les souvenirs... La règle est de suivre notre propre plaisir, qu'on essaie de faire partager. Nous voyageons beaucoup, souvent pour rien. Nous avons tissé un réseau informel d'amitiés et d'affinités. Le festival reste à proximité des artistes. C'est une sorte de compagnonnage. Nous ne sommes pas dans une logique, « je vois, j'achète, je présente ». Nous suivons les artistes. Il nous arrive de faire un voyage simplement pour le plaisir. Les deux directrices artistiques, Marie Collin et Joséphine Markovits, voyagent dans le monde entier, juste pour voir. Chaque festival est un voyage, parfois la cohérence nous la découvrons bien après. Le Festival d'Automne s'autorise à imaginer ou penser des projets à contribution lente.

Cette année, le Brésil occupe une place de choix... Comment avez-vous sélectionné les artistes ?
La programmation se concentre sur deux pôles phares : Rio et São Paulo. Nous avons travaillé avec les services culturels français de ces deux villes, qui ont une excellente connaissance de la scène artistique brésilienne. Nous avons aussi pensé à des artistes que l'on connaissait déjà en Europe, comme la chorégraphe Lia Rodrigues, qui propose une œuvre ayant trait aux favelas de Rio... Notre regard se porte sur la modernité brésilienne. Cette modernité se traduit par la très grande implication des artistes dans la vie sociale, l'environnement ou la question politique. On sent un engagement très fort de la part de ces artistes, ce n'est pas de l'art pour l'art. Nous avons visité de nombreux ateliers d'artistes, leur énergie et leur implication nous a surpris. Le danseur et chorégraphe Bruno Beltrão s'inspire ainsi du hip hop, lié à la danse de rue. Notre programmation est urbaine et nous n'abordons pas de thèmes récurrents dans l'Année du Brésil comme le Nordeste rural est pauvre. Nous prenons des chemins de traverse. Pour théoriser ceci, il nous a semblé intéressant de confier à une spécialiste du Brésil, Catherine David, l'animation d'un colloque au Centre Pompidou.

Le festival allie une politique de présentation d'œuvres de référence et la recherche de démarches expérimentales. Pourtant, chaque discipline est confinée dans son lieu de présentation habituel. Pourquoi ne pas mêler davantage les arts et ainsi interroger les frontières qui les séparent ?
Depuis plusieurs années, on observe en effet une contamination des disciplines. Mais je préfère une lecture par discipline. Nous ne souhaitons pas travailler à la confusion, même si nous sommes conscients que les artistes se nourrissent les uns les autres au sein du festival.

Le Festival a plus de 30 ans. Quel regard portez-vous sur son histoire, son évolution ?
Le festival d'Automne est né au début des années 1970, après mai 68, avec les encouragements du président Georges Pompidou. Il fallait dynamiser la vie artistique parisienne. À la même époque, il y a eu la décision de construire Beaubourg. Le Festival d'Automne est l'héritier du Théâtre des Nations, festival d'après-guerre mort des suites de 68. En 1972, les œuvres et les gens circulaient peu. Au début, le festival fut un pont entre New York et Paris et a joué un rôle important dans les relations culturelles Est-Ouest. Dans la tradition des grands voyageurs français, il s'agit donc de témoigner des diverses cultures. Mais depuis vingt ans, la circulation des œuvres s'est intensifiée. Dès lors, la pertinence du Festival d'Automne est d'inscrire les œuvres de référence dans leur temps. Par exemple, cette année nous présentons La Trilogie des dragons de Robert Lepage, une des œuvres majeures nord-américaines de la fin du siècle dernier. Il s'agit aussi de réparer des oublis. Je pense par exemple à Jean Barraqué, compositeur des années 1950, aujourd'hui au purgatoire. Aussi prétentieux que cela puisse paraître, nous essayons tout simplement donner à voir ou de restituer des œuvres dans le siècle.

34e Festival d'Automne à Paris
14 septembre - 25 décembre 2005

[Illustrations : 1. Hé-2005, Bruno Beltrao - photo Lucy Van Gerven, Academie van Anderlecht ; 2. Lia Rodrigues - photo Lucia Helena Zaremba ; 3. La Trilogie des dragons, Robert Lepage - photo Erick Labbé]

Ophélie Lerouge
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