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Adaptée d'un manga culte, Le Loup à l'enfant, la série des 6 Baby Cart reste aujourd'hui encore une des pierres angulaires du Chambara, film de sabre japonais se déroulant le plus souvent en période médiévale. Sous la houlette du maître Kenji Misumi, cette saga ouvre en effet de nouvelles perspectives au genre, en révolutionnant la mise en scène traditionnelle et en faisant souffler un petit air qui rappelle volontiers les westerns sergio-leoniens.
Déchaînement ludique
De 1972 à 1974, le Loup à l'enfant va se révéler le personnage idéal pour véhiculer cette conception très moderne du cinéma, et un terrain de jeu et d'expérimentation où Misumi va donner libre cour à son imagination débordante. Personnage d'un manga éponyme très populaire dans son pays, Ogami Itto est un bourreau qui travaille pour le Shogun, jusqu'au jour où un complot du clan Yagyu vise à le faire disparaître. Alors que sa femme est assassinée, il réussit à s'enfuir avec son fils, mais se voit destitué de tous ses droits. Il devient alors un samouraï errant poursuivi par le clan Yagyu, poussant son petit garçon dans une carriole aménagée (le fameux Baby Cart) et offrant ses services à qui peut lui payer cinq cents pièces d'or.
Avec son allure d'ours mal léché et les rares mots qu'il prononce en marmonnant, Ogami Itto (interprété par le fantastique Tomisaburo Wakayama) est un parfait anti-héros : pas beau, pas gentil, il n'est émouvant que lorsqu'il s'occupe de son fils (ils prennent ainsi beaucoup de bains ensemble, puisque son style de combat est lié à l'eau), et ne s'exprime que lorsqu'il n'a vraiment pas d'autre choix. Maudit et voué au pire des destin, il ne vient pas sauver la veuve ni l'orphelin, mais il assassine lorsqu'on le paye et se défend lorsqu'on l'attaque : en dehors du combat, son existence n'est qu'un long parcours vers la mort - une idée particulièrement soulignée dans le premier épisode de la saga, Le Sabre de la vengeance. Après une scène d'ouverture inouïe, puisque le héros à venir y est montré au travail, en pleine exécution d'un seigneur d'à peine 3 ans - où l'art de l'ellipse démontre tout son pouvoir « tranchant » - on découvre Ogami Itto et son fils cheminant sur les petites routes de campagne. Ce mouvement fondamental d'avancée, au cœur même de la série, va être perturbé par deux flash back oeuvrant comme résumés des deux événements traumatiques pour le héros : l'assassinat de sa femme et son éviction par le Shogun. Ce procédé n'est pas innocent pour Misumi : passages narratifs obligés, ils sont expédiés en tant qu'épisodes fondateurs et indépendants, et ramènent le spectateur dans le présent du personnage, temps d'une errance silencieuse et solitaire appelant inexorablement à lui la violence qui est à son origine.
Le Sabre de la vengeance pose ainsi les jalons des épisodes à suivre, une logique du massacres plus ludique que sinistre. Le parcours funeste du père et de son fils va être ponctué de rencontres le plus souvent hostiles d'ennemis en tous genres, campés par des acteurs aux physiques plus patibulaires les uns que les autres. Entre le grand-guignol, la tradition du masque théâtral, le manga et le western spaghetti, l'univers des Baby Cart tire sans cesse la violence vers le burlesque et vice-versa. Viols, meurtres sadiques, tortures diverses et variées, tous ces éléments que l'on trouvait plutôt dans des production bis, érotiques ou marginales, sont ici présents et constituent la matière même de ce nouveau type de Chambara, où l'honneur semble la dernière préoccupation de la société malade dans laquelle évoluent le Loup et son fils. La révolution copernicienne opérée par Misumi consiste à mettre en scène avec une certaine jubilation la vulgarité, le cru, la nudité, le pervers, le sale et même le gore (on assiste dans le deuxième épisode au démembrement d'un yakusa) d'une manière quasi inédite dans ce genre traditionnellement considéré comme noble. Les brigands assassins à la fin du Sabre de la Vengeance, tout comme les mercenaires embauchés par le clan Yagyu pour venir à bout du Loup à l'enfant, tels les trois frères de L'Enfant massacre, s'ils appartiennent encore au cinéma japonais pour leurs pratiques du combat, sont par leurs caractères et expressions bien plus proches des films de Sergio Leone ou de Corbucci. Libéré de sa fonction d'édification morale du spectateur, le film de sabre selon Misumi est avant tout un terrain de jeu cinématographique.
Le geste rouge
Lonesome cow-boy du Japon médiéval, Ogami Itto est ainsi le parfait prétexte pour inventer les combats au sabre les plus incroyables, et c'est certainement dans le deuxième épisode, L'Enfant massacre, que son imagination va le plus loin. En plein délire graphique, Misumi y réduit au minimum son fil narratif. Le Loup va devoir affronter deux ennemis : une troupe d'amazones yakusas et trois frères ayant chacun une arme spécifique. Dès les premières images du film, la menace résonne en un son de clochettes et des mouvements de caméra suspects, qui alertent Ogami Itto alors qu'il prend un bain avec son fils. Puis, alors qu'ils sont en chemin, ils croisent une succession de groupes de jeunes femmes : clowns des rues, paysannes, religieuses, qui se révèlent toutes être des tueuses. Sons de cloches, donc, mais aussi effets visuels étonnants, tels ces zooms incessants sur les tissus colorés envoûtants. La menace passe par des inventions de mise en scène pure, qui ne cessent d'alerter le spectateur, de jouer avec lui. Le combat, lui, ne dure la plupart du temps qu'une fraction de secondes, souvent en silence, à l'inverse des films de l'époque où les sons d'épées sont surabondants. Cela suffit pour trancher l'adversaire et faire jaillir le fameux geyser de sang, cette fulgurance rouge qui imprime l'image.
Lors de la première scène de la saga, alors qu'Ogami Itto va trancher la tête de l'enfant, le geste est figuré par un accord strident de violon, et un écran rouge sur lequel vient s'imprimer le titre. L'effet de style vient annoncer la quête formelle de Misumi : tacher son image de rouge, jusqu'à ce qu'elle en devienne monochrome. Une quête picturale en quelque sorte, qui trouve sa plus forte incarnation dans une sublime scène dans le désert. Alors qu'ils avancent dans cette étendue vierge et d'une couleur pure, les trois dangereux frères s'attendent à une attaque. Marquant un arrêt, l'un d'eux s'avance soudain, et plante sa main de fer dans le sable, qui se teinte tout à coup de rouge - des soldats se sont ensablés pour les surprendre. A la lisière du fantastique, les combats de L'Enfant massacre sont avant tout des recherches de formes, visuelles, sonores et rythmiques, qui font sa grande modernité et son caractère toujours aussi sidérant. La scène dans le désert, mais aussi la fuite d'une yakusa qui court en arrière, où encore la scène du combat dans la forêt où les ennemis sont quasiment invisibles puisqu'ils se confondent dans le décor, toutes ces trouvailles de mise en scène vont influencer plusieurs générations de cinéastes, et inaugurer une nouvelle ère pour le film d'action.
Désormais, Misumi considère le spectateur comme membre actif du film, et s'amuse des codes d'un genre qui, sous peine d'être renouvelé, serait mort à l'usure. En somme, il pratique dans le Chambara ce que des cinéastes de tous les pays appliquent au même moment au cinéma : une génération qui, constatant la mort prochaine du cinéma, décide d'arrêter de raconter toujours les mêmes histoires pour trouver de nouvelles idées et de nouvelles manières de les exprimer. Jamais Misumi n'a été aussi proche de Sergio Leone, ainsi, que dans son troisième épisode, Dans la terre de l'ombre. Méchants bêtes et patibulaires, gunfights enfiévrés (puisque les pistolets ont fait leur apparition), on se croirait plongé en plein western, et Ogami Itto doit désormais affronter à lui seul une armée entière. Avec une histoire plus linéaire et "classique", Misumi revient sur son personnage principal, lui accorde une moralité solide qui va le transformer petit à petit en justicier, certes intéressé par l'argent, mais prêt à risquer sa vie pour sauver une femme promise à la prostitution. Hormis le combat dantesque final, il se dégage du film une scène de duel très "spaghetti", qui s'achève par un plan subjectif d'une tête qui vient d'être tranchée : le cinéaste reste loin, lui, de s'être assagi.
Misumi, rebelle génial
Le quatrième épisode, L'Ame d'un père, le cœur d'un fils réalisé par Buichi Saito, est sans doute le maillon faible de la saga. Alourdi par une voix off écrasante et une musique pop particulièrement déplacée après le style plutôt rock choisi par Misumi, le scénario semble être une sorte de medley des précédents, où l'on retrouve ici une scène de bain, là un duel sur fond de soleil couchant. C'est sans doute à la vue de cet assemblage assez pauvre aussi bien du point de vue scénaristique que de la mise en scène, et dont la seule trouvaille scénaristique consiste en une tueuse tatouée quasiment toujours torse nu, que Misumi décide de réaliser le cinquième épisode, Le Territoire des démons. Retour donc à la sobriété musicale et à la recherche de scènes originales, même si ce nouvel opus n'atteint pas la créativité des précédents. On retient une très belle scène sous-marine, ainsi qu'une autre très marquante de torture sur l'enfant, aussi impassible que son père. Le sixième épisode, Le Paradis blanc de l'enfer, réalisé par Yoshiyuki Kuroda, clôt la saga sur une note quasi humoristique, le scénario empruntant à des genres aussi divers que le film d'horreur et les James Bond, cités « textuellement » dans la scène d'ouverture et de clôture. Situé dans un décor enneigé, Ogami Itto doit ici affronter des esprits lancés contre lui par le clan Yagyu, puis une armée de ce même clan, en luge sur les pentes d'une montagne. Plutôt réussi, ce mélange détonnant laisse plus la place aux effets spéciaux qu'à l'inventivité de la mise en scène, mais il permet de mettre face à face les deux ennemis de toujours : Itto et le chef du clan Yaguy. La scène finale laissant bien entendu envisager une suite possible aux aventures du Loup à l'enfant.
On peut voir à travers ce personnage solitaire et téméraire du Loup à l'enfant un portrait en pointillés du rebelle Kenji Misumi, ce cinéaste indépendant et hors du commun. Si ses films sont peu connus encore, et nous parviennent par re-sorties exceptionnelles ou DVD, son importance semble pourtant chaque jour plus évidente. Précision du trait et inventions délirantes : la saga des Baby Cart, à l'instar de sa fameuse trilogie du Sabre, nous prouve une fois de plus que les années 1970 étaient belles et bien folles.
Baby Cart la saga (1972-1975) :
- Le Sabre de la vengeance de Kenji Misumi
- L'Enfant massacre de Kenji Misumi
- Dans la terre de l'ombre de Kenji Misumi
- L'Ame d'un père, le cœur d'un fils de Buichi Saito
- Le Territoire des démons de Kenji Misumi
- Le Paradis blanc de l'enfer de Yoshiyuki Kuroda
Sortie salles France : 24 août 2005
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