Pour ceux que la perversité amuse... De Passion, 1964, à La Bête aveugle, 1969 (sans oublier La Femme de Seizaku et Tatouage, sortis précédemment), Yasuzo Masumura nous plonge avec délice dans l'univers torturé de deux immenses écrivains japonais, tout en imposant sa marque. La marque du voyeur…

Brillante idée que la re-sortie en salle des films de Masumura. D'une part car il s'agit de splendeurs esthétiques, au cinémascope savamment maîtrisé et aux couleurs ou au noir et blanc d'une sublime richesse. Des films dont la beauté est centuplée sur grand écran. D'autre part, ils permettent de « s'initier » à la grande littérature du pays, à travers des auteurs tels que Junichiro Tanizaki (Passion) et Rampo Edogawa (La Bête aveugle). Enfin, en ces temps de bonne conscience et de politiquement correct surexposés, c'est presque un soulagement de plonger dans ces affres de perversité et d'inquiétante étrangeté.

De la perversité au Japon
D'autant plus que, comme en à peu près tout au Japon, la perversité se montre ici raffinée et subtile. Dans Passion, le trio de base femme/mari/maîtresse opère une légère translation. En effet, la sublime jeune femme - Ayako Wakao, actrice à la fois fétiche et détestée de Masumura - va d'abord faire flancher le cœur de la femme et non du mari. Passant du statut de collègue à celui de modèle puis de maîtresse, elle va évidemment semer le trouble dans ce couple en pleine crise de la quarantaine. La perversion ne se situe bien sûr pas là, mais dans les motivations fort obscures de cette plante vénéneuse et de son amoureux officiel, qui semble très intéressé par la fortune de la femme mariée. Qui manipule qui ? Le cercle vicieux entraîne tous les personnages dans une chute tragique et flamboyante, à l'instar de la passion que la belle inspire à tout le monde.

Les héroïnes (et parfois les hommes) chez Masumura sont des flèches incandescentes qui déchirent le rideau des conventions, jusqu'à s'en consumer elles-mêmes. On pense bien sûr à L'Empire des sens où Oshima poussera vingt ans plus tard cette quête du plaisir et de la chair jusqu'à son terme - puisqu'elle a ses limites. Mais pour Masumura, cet autre cinéaste du sexe et de la passion physique, ces sujets éminemment politiques servent aussi une recherche sur leur représentation. Si Passion et La Bête aveugle peuvent être étiquetés « érotiques », c'est essentiellement pour le climat charnel et violent qu'ils suscitent. En véritable poète des corps féminin, le cinéaste parvient dans chacun de ses plans à capter toute la sensualité et la tension du désir. Puisque le désir est, comme le cinéma, affaire de regard, c'est par la qualité même de son regard - jamais voyeuriste, toujours passionné - qu'il transcende ses images.

Mais là où Passion conserve une esthétique assez classique (appartements traditionnels, femmes en kimonos), La Bête aveugle ouvre la voie à un univers baroque et visuellement très surprenant. Enlevée par un sculpteur aveugle, une jeune femme mannequin se retrouve prisonnière de son atelier, un hangar isolé aux murs recouverts de morceaux de visages, multiples ébauches d'un gigantesque corps féminin qui trône au milieu de la pièce. Dans ce huis clos étouffant, on observe tel un scientifique les réactions de la captive qui d'abord se débat, puis tente la ruse et la séduction, pour finir par succomber aux caresses expertes de l'aveugle amoureux. Et par vivre une passion sensuelle d'une rare intensité…

L'artiste et son modèle, vampirisés
Depuis Le Portrait Ovale d'E. A. Poe, en passant par l'interprétation bouleversante qu'en tire Godard dans Vivre sa vie, on sait que le rôle de modèle n'est pas forcément le plus enviable qui soit. On glisse progressivement du statut fascinant de l'artiste maudit en prise avec les affres de la création, à celui d'artiste-vampire, absorbant la vie de son modèle pour en faire son œuvre. Modèle, mannequin, objet du désir : celle qui se donne à voir, dans la ligne de mire, s'expose. Mais pour autant, et c'est là la perversité de ces deux Masumura, les rôles peuvent très vite s'inverser, et la manipulation se produire là où on ne l'attendait pas. En effet la victime doit consentir à le devenir, puisque, comme on le sait, Dracula ne s'approche que s'il y est invité. Les deux films se situent à cette frontière trouble, qui vacille entre le désir de se perdre en l'autre, la jouissance d'être désiré et le pouvoir qui s'offre à cet instant-là. Les femmes désirées se voient dotées d'un pouvoir immense dont elles semblent prendre conscience sous nos yeux, sans pour autant pouvoir changer vraiment le cours des choses.

Qui dès lors est le plus cruel ? Masumura n'en a que faire, tant son regard ne s'intéresse qu'à l'abyssale obscurité du désir lui-même, qui fait de tous ces protagonistes les instruments d'un drame qui les dépasse. Du classicisme au psychédélique, ces deux films nous montrent ainsi, sans sourciller, le point de non retour.

La Bête aveugle et Passion
1969 & 1964. Reprise.
Deux films de Yasuzo Masumura
En salles depuis le mercredi 03 août 2005

Laurence Reymond




Rétrospective Yasuzo Masumura au Balzac (Semaine du 10.08 au 16.08.05, à Paris)
- Consultez les salles et séances du film La Bête aveugle sur Allociné.fr.
- Consultez les salles et séances du film Passion sur Allociné.fr.


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