Entretien à l'occasion de l'hommage qui lui a été rendu au 33e festival international du film de La Rochelle (juillet 2005)
Du haut de ses 82 ans, le réalisateur sénégalais Ousmane Sembene n'a rien perdu de la gravité et de l'humour qui caractérisent tous ses films depuis Borom Sarret (1963), premier film tourné en Afrique subsaharienne par un Africain. Plus de quarante ans après ce tableau acerbe des bidonvilles de Dakar, il a remporté le prix Un certain regard au festival de Cannes 2004 avec Mooladé, son dernier film, qui s'attaque aux ravages de l'excision. Au début du mois de juillet, le Festival international du film La Rochelle a rendu hommage à celui qu'on surnomme en Afrique « l'Aîné des anciens ».
Fluctuat.net : Pourquoi l'écrivain que vous êtes est-il devenu cinéaste ?
Sembene Ousmane : J'ai commencé à faire du cinéma dans les années 1960, à mon retour en Afrique, tout simplement pour toucher mon peuple (Après la guerre, il a séjourné en France où il a été mécano, docker, maçon, ouvrier et écrivain, ndlr). Compte tenu du problème de l'illettrisme dans mon pays, les films me permettent, contrairement à mes livres, de dialoguer avec tout le monde, d'éduquer les gens et de transmettre une conscience vis-à-vis de la société dans laquelle nous vivons. Je crois au pouvoir de la parole. En Afrique, on dit que ceux qui sont initiés à l'art de la parole peuvent « casser l'os et trouver la moelle ». La parole, bien sûr, est si puissante qu'elle amène à tuer, parfois. Moi, je crée au contraire pour m'enrichir de cette parole et pour amener au dialogue. Je fais du cinéma forain en quelque sorte. Ce qui ne m'empêche pas de continuer à écrire…
De Borom Sarret à Mooladé, les personnages de vos films ont évolué. D'abord décrits comme des victimes, ils prennent peu à peu leur destin en main… Vous avez plus d'espoir aujourd'hui ?
Chaque film a sa nature. Mais je ne pense pas que le réalisateur ait le temps de s'analyser par rapport à ce qu'il fait. Ce travail revient aux critiques ! L'idée de parler au peuple reste ma ligne directrice mais le peuple a évolué. Je dois donc évoluer avec lui, aussi bien du point de vue de la thématique des films que de la méthode de réalisation.
Vos derniers films mettent en scène d'extraordinaires personnages féminins, comme la citadine Kiné qui se bat pour offrir des études à ses enfants ou comme Collé qui affronte tout un village pour empêcher l'excision des fillettes(*). Pourquoi cette place particulière réservée aux femmes ?
Vous savez, j'ai été élevé par mes deux grands-mères, mes deux premières épouses mythiques. Elles m'ont fait un cadeau magnifique en m'initiant à la beauté, aux couleurs de la nature. Et puis de tous les mouvements de revendication que j'ai connus, seuls ceux qui ont été conduits par des femmes n'ont pas terminé en fiasco. Actuellement, si vous allez dans les villes africaines, vous rencontrerez de nombreuses familles nourries par des femmes. Le danger, c'est que ces femmes, qui regardent de plus en plus la télévision, veulent ressembler aux Occidentales et se faire blanchir la peau. Je les appelle les « Duty free ». Dans les campagnes, les femmes jouent également un rôle important. Elles entraînent leur mari à aller voter. Cette force des femmes existe réellement mais nous, les hommes africains, nous avons peur de leur participation. Pourtant, s'il n'y avait que des hommes au pouvoir en Afrique, nous irions vers une situation plus cruelle encore. Dans ma Casamance natale, ainsi, les terrains sont truffés de mines. On ne peut pas faire 10 kilomètres sans avoir peur…
Que représente la trilogie "L'héroïsme au quotidien" dans votre cinéma ?
Cette trilogie, c'est l'hommage à la probité, à l'identité et au courage. On est passé d'une période où la révolution devait se produire à l'extérieur à une période plus individuelle. Aujourd'hui, c'est intérieurement que l'Afrique est en train de changer et de devenir meilleure. Elle est en train de regarder en face ses responsabilités individuelles.
Quel sera le dernier volet de la trilogie ?
Après ces deux femmes, il faut un homme ! Comment va-t-il vivre dans cette société avec toutes ses contradictions ? C'est tout le problème. Je suis en train de chercher des acteurs et cela n'est pas facile car je cherche de nouveaux talents qui soient représentatifs de la nouvelle génération africaine. Pour l'instant, le titre est « La Confrérie des rats » mais ce titre ne me plaît pas vraiment. Il sonne trop européen pour un film africain…
Vos films frappent comme des coups de poing. Vous envisagez toujours le cinéma comme une forme de lutte ?
Je préfère parler de mes films comme des miroirs de la société plutôt que comme des dénonciations, qui seraient trop faciles. Dans le cas de Faat Kiné ou de Collé, dans Mooladé, il s'agit pour ces femmes de s'assumer et de mûrir. Quelles que soient leurs motivations, elles mènent toutes les deux un combat à l'intérieur d'elles-mêmes et elles évoluent.
Comment se déroulent les tournages ? Laissez-vous une place à l'improvisation ?
Pas vraiment (sourire). Moi, j'écris beaucoup les films car mes acteurs ne sont pas des professionnels. Certains viennent du théâtre amateur et le cinéma est pour moi très mathématique. Le temps, les émotions, tout cela se prépare. Dans ce canevas, il faut toutefois laisser une place à l'acteur, dans laquelle il peut improviser. Mais j'estime que je dois contrôler au maximum le jeu des acteurs.
La choix du cadre, de la lumière, etc. Tout cela est également très défini avant le tournage ?
Oui, malheureusement car cela fait beaucoup de choses dont il faut s'occuper ! Dès que j'écris un film par exemple, j'entends sa musique, même si je suis incapable de la composer. Je travaille donc, dès l'écriture, avec des musiciens pour que les sons de chaque séquence sortent de ma tête.
Dans la famille des cinéastes africains, vous êtes considéré comme « l'Aîné des Anciens ». Est-ce une grande responsabilité ?
Aucune, si ce n'est que je me rends compte que je suis le plus âgé ! Je suis membre de l'Association des réalisateurs sénégalais au même titre que tous les autres mais ce sont les plus jeunes qui s'avèrent les plus dynamiques. Ensemble, nous essayons d'engager des combats au niveau local, notamment pour la diffusion des films.
Vos films ont-ils été confrontés à la censure ?
La lutte contre la censure, c'est un combat éternel ! Les gouvernants, en particulier en Afrique, n'aiment pas que l'on montre l'état de nos sociétés. Cela a été difficile pour moi avec mon film Xala, qui raconte l'histoire d'un homme d'affaires sénégalais victime d'impuissance. J'ai dû le remonter, longtemps après le tournage pour qu'il puisse être diffusé. Le pouvoir politique a toujours contrôlé la création, nos esprits et plus largement nos pensées. C'est ce que j'appelle le fascisme africain et nous le connaissons encore aujourd'hui.
Quelles sont les difficultés que rencontre le cinéma africain aujourd'hui ?
C'est toute l'Afrique qui rencontre des difficultés, et notamment l'industrie du cinéma. Beaucoup de jeunes cinéastes réalisent quand même des films très populaires, en vidéo, qui sont le plus souvent sous la forme de sketches filmés. Même si ces films ne sont pas exploités en salles, ils sont projetés à l'intérieur des maisons, au sein des familles. Je crois beaucoup à cette nouvelle génération de cinéastes. Il y a beaucoup de jeunes qui sont porteurs de films. Et finalement, ces obstacles ne sont pas si négatifs, ils les obligent à mûrir leurs films et peut-être aussi à atteindre un état de murmure qu'ils n'auraient pas touché autrement. Bien sûr, notre problème le plus important, c'est la diffusion, car nous avons perdu beaucoup de salles ces vingt dernières années. Petit à petit, les cinémas ont été transformés en boutiques. Pour l'instant, nous avons des festivals comme le Fespaco, qui est le plus important en Afrique où chaque réalisateur, bien sûr, veut se rendre, tous les deux ans. C'est l'occasion de voir des films, de faire des bilans, de découvrir de nouveaux talents. Il y a d'ailleurs d'autres points d'attraction comme les Ecrans noirs au Cameroun, le festival de Durban en Afrique du Sud, et ceux de Zanzibar, Carthage, Marrakech…
Où vos films sont-ils diffusés ?
Dans les quelques salles qui restent au Sénégal, comme le Centre culturel. Mais le plus souvent, les salles de cinéma sont à l'état d'abandon. Nous organisons aussi des projections en plein air même si le son et l'image laissent à désirer. Il n'est pas encore dans la mentalité de nos gouvernants d'avoir un réseau de salles de cinéma. En Afrique, aujourd'hui, on finance le football mais certainement pas la culture, ce qui me paraît très inquiétant… Les pays africains n'ont aucune politique culturelle comme ils n'ont pas de projet de société, si ce n'est le libéralisme. La télévision par exemple appartient aux gouvernements et aucune place n'y est faite pour la culture.
L'existence de très nombreuses langues sur le continent africain n'est-il pas non plus un obstacle ?
Evidemment. Mon dernier film, Moolaadé, est parlé en mandingue et est sous-titré en français. Nous allons bientôt le doubler en poular, un dialecte sénégalais, ce qui permettra d'élargir son audience et de toucher le monde rural. Au total, le film pourra être compris par 40 millions de personnes, en Afrique de l'Ouest, qui parlent l'une de ces deux langues. Mon film précédent, Faat Kiné, est quant à lui en français, ce qui lui permet d'être relativement compris par un très grand nombre de spectateurs.
Selon vous, pourquoi le cinéma africain est-il si peu diffusé en Europe ?
Il s'agit d'un problème de mode et non de publics. La distribution et l'exploitation en France par exemple privilégient certains types de cinéma, comme le cinéma asiatique. C'est plus facile car les Asiatiques ont une politique commerciale très forte. Et de ce fait, c'est difficile pour tous les autres, comme un certain type de cinéma français d'ailleurs. Le cinéma africain, en Europe, est donc cantonné dans des ghettos comme les festivals mais je suis persuadé que nous allons gagner du terrain en Afrique. Nous devons absolument mener cette lutte pour la réouverture des salles.
[Illustrations : Films de Ousmane Sembene (courtesy Festival international du film de La Rochelle). 1. La Noire de... (1966) ; 2. Borrom Sarret (1963) ; 3. Ceddo (1976) ; 4. Niaye (1964)]
(*) Faat Kiné (1999) et Moolaadé (2003) sont les deux premiers volets de la trilogie intitulée « L'Héroïsme au quotidien ».
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