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Festival du film de La Rochelle 2005

Femmes et Pygmalions


Festival du film de La Rochelle 2005


33e Festival international. Promenades entre écrans et plages

Avec encore plus de films et d'événements, le Festival international du film de La Rochelle a maintenu cette année le cap d'une cinéphilie exigeante et festive. En un tour du monde qui alliait grands classiques et découvertes, le périple ne fut pas de tout repos : derrière les belles actrices invitées, les regards cinématographiques croisés n'offraient aucune concession.


Lire l'entretien avec le cinéaste sénégalais Ousmane Sembene, à l'occasion de l'hommage qui lui a été rendu au 33e festival de La Rochelle

« Qu'est ce que j'peux faire ? J'sais pas quoi faire ! » s'exclamait Anna Karina dans Pierrot le fou. Et bien cette année, invitée d'honneur à La Rochelle, m'est avis qu'elle ne savait plus où donner de la tête, à l'instar des festivaliers. Hommages et rétrospective offraient, à eux seuls, assez de beaux films pour contenter même les plus difficiles. D'abord, on pense aux femmes célébrées ici, trois actrices aux rayonnement intemporel : Louise Brooks, Anna Karina et Liv Ullmann. Si l'on pense bien sur aux trois cinéastes qui les ont révélées et magnifiquement filmées - G.W. Pabst, J.L. Godard et I. Bergman - ces trois figures mythiques du 7e art le sont surtout par leurs manières, totalement inédites et donc fatalement modernes, d'habiter le cinéma. Les parcours de Karina et d'Ullman sont assez similaires de prime abord : une rencontre avec un metteur en scène génial, une idylle, le statut de muse, une succession de chefs d'œuvre ensemble, puis le passage à la mise en scène. Si l'une est restée plus proche de son Pygmalion que l'autre, elles font partie de ces femmes qui, dans les années 1960, ont fait souffler un vent nouveau, apportant une liberté de ton, de mouvement, d'expression jusque-là inconnue du public. Adieu corsets et bonnes manières, ces belles filles-là savaient dire merde, pouvaient faire exploser leur violence, ne confondaient plus pudeur et auto-censure.

Seuls les barbares ne pleurent pas
Conscients de ce que ces personnalités apportaient au cinéma, Godard et Bergman leur ont consacré chacun au moins un film aux images éblouies par leurs visages : Vivre sa vie et Persona. Dans le second (également avec Bibi Anderson), perturbé par la schizophrénie et composé essentiellement de gros plans transpirant le désir, Bergman n'a de cesse de rapprocher ses deux personnages féminins jusqu'á n'en former qu'en seul, mais par le biais du découpage de l'image, facon Docteur Frankenstein. Reprenant la pathologie de ses personnages, le film est gangrené par la passion du créateur pour ses créatures, jusqu'à finir par s'en consumer littéralement. Dans Vivre sa Vie, Godard au contraire nous montre qu'il n'est pas dupe de ce jeu du chat et de la souris entre lui et son modèle (actrice, épouse...). Dans ce qui restera probablement une des plus belles scènes de l'histoire du cinéma, le cinéaste en voix off lit Le Portrait Ovale d'E. A. Poe. Que ceux qui ne l'ont pas en tête foncent le (re)lire, il y est question d'un peintre qui, trop occupé à la perfection du portrait qu'il fait de sa femme, ne s'apercoit pas qu'elle en meurt. « Et quand le dernier glacis fût placé... » La voix sentencieuse et grave de Godard, qui prend la place du personnage supposé faire la lecture, se pose sur un gros plan d'Anna Karina, comme enfermée malgré elle dans ce cadre qui la contraint. Tout est là à cet instant sublime . Son regard à elle, un peu perdue, son regard à lui, clairvoyant et notre regard pour sceller le pacte, assurant en cela qu'elle ne mourra pas en vain. A cet instant précis (du film, de nos vies, de l'histoire de l'Art, etc.), seuls les barbares ne pleurent pas.

Pleurer, Louise Brooks l'a beaucoup fait dans ses films, une grande majorité de drames oú elle finissait souvent bien mal. Il faut dire que, pour les années 1920, la belle brune semait la panique partout où elle passait. Trop sure d'elle même, trop belle, trop « collectionneuse » comme dirait Rohmer, Brooks a atterri au cinéma par hasard, l'a illuminé de sa présence virevoltante et forte pendant quelques années, lui a offert deux chefs d'œuvre (Loulou et Le Journal d'une fille perdue, tous deux de Pabst en 1929) et puis s'est éclipsée, trop insoumise pour cette carrière qu'on lui offrait. En présentant onze films, le festival de La Rochelle, non seulement réinscit cette actrice au fond peu connue dans une histoire du cinéma, mais permet aussi de constater à quel point Brooks vampirisait l'écran quel que soit le film et le cinéaste qui la filmait. Peu intéréssée par le cinéma, Brooks entre dans ses personnages comme on porte une nouvelle robe, sans rien changer de son aplomb et de sa présence très physique. Loin de se limiter à une coupe de cheveux innovante, elle va surtout incarner dans la vie comme á l'écran l'idée même de l'outsider, ce grain de sable qui provoque malgré lui toutes les catastrophes, car il ne se fond pas dans le tableau. Insoluble, ineffaçable, la présence de Louise Brooks impose sa marque aux films, celle d'une liberté combattante qui ne saurait prendre une seule ride.

Maurice Pialat et sa série TV
Et de combattant, La Rochelle n'en manquait point cette année. Dix films du cinéaste cambodgien Rithy Panh venaient marquer (et il était temps) l'importance de son œuvre qui, entre documentaire et fiction, fait vivre et questionne l'histoire et l'imaginaire de son pays dévasté. Si un film comme S21 la Machine de mort khmère rouge, sorte de retour sur le camp de Tuol Sleng vingt-cinq ans après le génocide cambodgien, revêt sans doute une importance historique, il se dessine à travers tous les films de Panh, dont La Terre des âmes errantes, Les gens d'Angkor, ou Bophana une tragédie cambogienne, le portrait toujours plus riche d'un peuple observé avec tendresse et intelligence. Un regard de l'intérieur, qui peut en dire long sans avoir à beaucoup bavarder.

Devant l'abondence du programme qui rendait hommage, entre autres, au vétéran sénégalais Ousmane Sembene (lire l'entretien), l'Anglo-Polonais Pawel Pawlikowski, l'hilarant (une nationalité comme une autre) Blake Edwards ou le génial Michael Powell, on dira encore un mot sur le coup de projecteur (c'est le cas de le dire) posé sur les courts métrages de Maurice Pialat, que l'on découvrait comme pour la première fois. Depuis ses courts réalisés en Turquie jusqu'à la série TV magistrale qu'il tourna en 1970, c'est un peu le pré-Pialat qui apparaissait là. Sachant que le cinéaste, aussi tendre avec lui-même qu'avec les autres, considérait que ce qu'il avait fait de mieux dans sa vie était le cinquième épisode de La Maison des bois, sa série, l'idée était alléchante de découvrir l'intégralité de ces sept épisodes se déroulant pendant la première guerre mondiale, dans une famille campagnarde accueillant trois enfants de Paris.

Dans une veine très proche de Jean Renoir (et que retrouvera plus tard Jean Eustache), Pialat se montre ici déjà un maître dans l'art de saisir l'enfance dans toute sa liberté et sa violence. Construit essentiellement autour de ces trois jeunes enfants, de la bonne famille ainsi que du village oú ils vont á l'école (et Pialat se réserve le rôle du professeur, mi-tendre mi-sadique), La Maison des bois est une fresque humaniste d'une grande précision historique, sociale, des sentiments. De tous ces personnages globalement bons mais avec leurs faiblesses, Pialat tisse une toile d'une profondeur bouleversante, qui se dessine notamment dans le temps laissé pour qu'un lien se tisse avec le spectateur. En ces temps actuels de séries TV speedées au cynisme et au sexe comme unique solution à l'ennui pathogène des spectateurs abrutis par trop de travail, de shopping et de sport, La Maison des bois est un véritable bonheur.

Pour cela et pour bien d'autres choses encore (une programmation de films inédits venus des "Pays de l'Est", des avant-premières pour rattraper Cannes, un concert de Philippe Katerine et d'Anna Karina, le glacier situé devant La Coursive, etc.) le Festival de La Rochelle 2005 se doit bien d'être millésimé.

[Illustrations : Photos courtesy Festival international de La Rochelle. 1. Affiche du 33e Festival de la Rochelle (détail), par Stanislas Bouvier ; 2. Anna Karina ; 3. Liv Ullmann dans Une passion (Ingmar Bergman, 1969) ; 4. Louise Brooks ; 5. La Maison des bois - épisode 1 (Maurice Pialat, 1970)]

Laurence Reymond

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