Entretien avec le réalisateur espagnol, à l'occasion de la sortie de son film Le Miracle de Candeal
Le Miracle de Candeal raconte, en musiques, la vie de la communauté de Candeal, à Salvador de Bahia, dans le Nordeste brésilien. Emmenée par le célèbre percussionniste Carlinhos Brown qui en est originaire, cette ex-favela s'est développée en centre musical et en modèle d'insertion sociale. Fernando Trueba filme la rencontre de Bebo Valdès, le célèbre pianiste cubain (86 ans), avec les différents musiciens de cette communauté exceptionnelle.
Fluctuat.net : Hormis les grandes festivités consacrées actuellement en France à ce pays, pourquoi cet hommage musical au Brésil ?
Fernando Trueba : J'ai toujours été attiré par le Brésil, que j'ai découvert à travers le cinéma des années 1960 et 1970. J'allais à la cinémathèque de Madrid en pleine effervescence du Cinema Novo. Le Cinema Novo donnait une image très forte du Brésil, dans sa double dimension de pays à la fois sous-développé et futuriste. Le Dieu noir et le diable blond (Glauber Rocha, 1964) montre très bien ce contraste : il utilise les mythes du Nordeste et du Sertao, pour un côté « western à la John Ford », et il a aussi un côté Godard, très avant-garde et engagé politiquement. C'est à travers le cinéma de ces années-là que j'ai découvert la musique brésilienne : en 1959, Marcel Camus obtient la Palme d'or pour Orfeu Negro. Au final, le film est très mauvais, très « touristique » (dire que c'était la même année que Les 400 Coups de Truffaut !)... Mais il reste incontournable pour sa bande originale, pour ces magnifiques chansons composées par Tom Jobim et par Luis Bonfa. A Felicidade et Samba de Orfeu sont des chefs-d'œuvre planétaires absolus.
Le Miracle de Candeal sort en France le même jour que Crossing the Bridge (sur la scène musicale d'Istanbul), et quelques semaines après Musica Cubana de German Kral, consacré à Pío Leiva, le chanteur du fameux Buena Vista Social Club. Comment vous situez-vous dans cette mode des « documentaires musicaux » qui envahit les écrans?
Je ne m'y reconnais pas particulièrement, mais ça me poursuit ! Les références à Buena Vista Social Club (1999) ont surtout concerné la sortie de Calle 54, mon documentaire sorti en 2000. Chacun son film… Par rapport au succès planétaire du film de Wenders, soutenu par un énorme succès discographique du groupe, mon film était évidemment très minoritaire. Je m'étais intéressé au jazz latino, porté par des musiciens inconnus. C'est grâce au film que Bebo Valdès est revenu sur le devant de la scène : j'ai été témoin de cette nouvelle vie, et Bebo et moi ne nous sommes plus quittés depuis Calle 54. Il a travaillé dans mes trois derniers films, on a fait un dvd et cinq disques ensemble. C'est une amitié de tous les instants, même si Bebo habite à Stockholm.
Le regard dirige l'oreille du spectateur… Comment filmer la musique ?
C'est une question que je me suis beaucoup posée pour Calle 54. En général, je déteste voir des concerts filmés : l'image me dérange, elle me distrait de la musique. Je voulais donc trouver une façon de filmer différente, en solidarité avec les musiciens. Comme si la caméra était un instrument de plus. Je pense y être arrivé, si j'en crois les réactions des musiciens à mes films : le plus beau compliment qu'on pouvait me faire m'est venu d'un jazzman américain, me disant que McCoy Tyner avait pleuré devant Calle 54 ! Pour Le Miracle de Candeal, l'enjeu n'était pas seulement de filmer la musique, telle qu'on l'entend ou qu'on la voit en concert ou en studios. A Candeal, on ne peut pas séparer la musique des bruits, de la lumière, des odeurs de la rue. J'ai donc filmé la musique comme une partie de la vie des habitants de la communauté. Il fallait tout montrer ensemble, dans la spontanéité. Parfois, ça s'imposait : lorsque Bebo retrouve Carlinhos pour la première fois à Candeal, et qu'il joue avec son orchestre une reprise de Carlito Marron, j'ai gardé la première prise.
Vous êtes espagnol, et votre « personnage » principal, Bebo Valdès, est cubain : qu'apporte ce double « décentrement » au regard que vous portez sur la musique brésilienne ?
A mesure que je vieillis, le monde me paraît toujours plus petit : je me sens chez moi partout, à condition de comprendre des rudiments de la langue, et d'avoir au moins un ami. J'ai tourné la plupart de mes films en dehors de l'Espagne : deux films au Portugal, un film à New York, un à Miami, un à Paris, un à Prague…en fin de compte, c'est dans mon propre pays que j'ai le moins tourné ! On m'a demandé souvent : « Est-ce que tu ferais un film sur le flamenco ? ». C'est absurde ! Je connais Caetano Veloso et Georges Brassens mille fois mieux que Paco De Lucia ! Je connais mieux Diderot que Lope de Vega ! En cinéma, mes références ont toujours été « étrangères », des Français, ou des Européens exilés aux Etats-Unis : Renoir, Bresson, Truffaut, Billy Wilder, Preston Sturges… Truffaut, ou Jean Eustache, me manquent cruellement : ce n'est le cas d'aucun réalisateur espagnol.
Comme par Bebo Valdès, pianiste virtuose et vieillard constamment souriant, votre film est porté par Carlinhos Brown, « personnage » incroyable, presque de fiction…
Quand je regarde Carlinhos, je vois un Peter Pan black. Il rêve, il voyage, il prend soin des enfants de Candeal... Il a conservé son innocence, sa force d'enfant. C'est un autodidacte, qui a de surprenantes intuitions. Lorsqu'il compose, il devient un inventeur de formes et se distingue radicalement de la tradition, incarnée par des gens comme Chico Buarque ou Vinicius de Moraes. Carlinhos utilise les mots comme des couleurs, ou de purs sons. Je le connaissais évidemment comme compositeur et comme percussionniste génial ; c'est Caetano Veloso qui, le premier, m'a parlé de ce que Carlinhos était en train de faire avec les enfants de Candeal. Quand j'y suis finalement allé, je suis tombé amoureux de la communauté, et l'idée du film s'est imposée.
Carlinhos Brown porte un message social fort dans votre film. A Candeal, c'est presque un personnage municipal, ou politique : il est à l'origine de toutes les initiatives de développement, de tous les projets communautaires…
Carlinhos est un leader social. Mais il ne veut pas plus d'importance que d'autres leaders communautaires. Candeal n'est en aucun cas une expérience paternaliste. On arrive maintenant à la troisième génération de musiciens formés par Carlinhos : les plus jeunes ont une dizaine d'années, et la soif d'apprendre se passe d'une génération à l'autre ! C'est pour montrer cette communauté humaine, cette volonté de faire des choses ensemble, même sans l'aide d'ONG ou du gouvernement, que j'ai voulu faire le film. Il y a quelques années, Carlinhos a invité des architectes et des ingénieurs à inventer un projet pour Candeal. Le projet a donné « Ta Rebocado », et a été mené en parallèle de la construction de « Pracatum », l'école professionnelle de musique. A Candeal, la musique et l'amélioration des conditions de vie (« Ta Rebocado » a piloté l'installation de canalisations et des techniques d'assainissement, mais aussi l'accès à l'emploi, à la santé et à l'éducation NDLR) vont de paire. Pour tout ça, on ne peut plus utiliser le terme de favela pour Candeal : les gens préfèrent parler de « communauté ». Dans le film, j'ai inséré, quelques secondes, des images du Candeal d'il y a dix ans. Avant, dès qu'il pleuvait, on nageait dans la ville basse ! Aujourd'hui, les maisons sont toujours pauvres, mais elles ne sont plus insalubres et c'est un changement énorme.
En voyant Le Miracle de Candeal, on a l'impression cependant que vous n'allez pas au bout d'une démarche politique, que le film n'assume pas son côté engagé. Par exemple, quand vous interviewez Gilberto Gil, il parle plus en tant que musicien qu'en tant de ministre de la Culture du pays. D'ailleurs il chante !
Je ne voulais pas rencontrer Gilberto Gil en tant que ministre ; pour moi, il reste avant tout un musicien. Quant à l'absence de propos clairement engagé, c'est fait exprès. Je ne voulais pas que mon film tienne un discours sociologique ou politique. Pour ça, mieux vaut un livre, ou un reportage télévisé. Le cinéma doit faire rêver plus que réfléchir. Je voulais que mon film soit avant tout un spectacle, à partir duquel une réflexion reste possible. J'ai d'ailleurs été contacté par UN-Habitat (Programme des Nations Unies pour les établissements humains, NDLR) : ils ont déjà montré Le Miracle de Candeal à Nairobi, lors d'un sommet sur le développement, et je tiens à leur disposition toutes les copies dont ils ont besoin ! Si mon film peut expliquer, donner à voir, en deux heures, ce qu'expliquent leurs dossiers de 500 pages, et que ça peut aider des gens dans le monde, alors j'ai réussi ce que je voulais faire. Il est plus facile de reconstruire un village quand la communauté trouve un accès à l'art et à la culture.
Candeal serait donc un « modèle social » reproductible… Dans votre documentaire, vous montrez délibérément les réussites de Candeal, mais ni la criminalité, ni la violence, ni la pauvreté de la favela. Le documentaire social s'arrête-t-il là où commence le « cinéma utopiste » ?
Pour citer Renoir, « le cinéma est l'art de montrer les beaux sentiments ». Je n'ai pas voulu montrer la criminalité à Candeal : n'importe quelle chaîne de télé vous montrera ces images de mecs qui tirent sur le cerveau d'un autre. J'ai horreur de l'esthétique de la misère, de la violence. Quand je vois des photographies de gens misérables, qui ont reçu tous les prix du monde, je ne peux pas m'empêcher de me demander : qu'est ce que ça a apporté aux gens qui sont sur la photo ? Moi, je ne voulais pas faire ce film si ça ne devait rien donner aux gens que je filmais. Pendant le film, l'équipe, la production, moi, on voulait laisser quelque chose. Après le tournage, certains sont d'ailleurs restés à Candeal, pour continuer à s'impliquer dans des projets de développement, des recherches de financement. La violence fait partie de la vie à Candeal : il y a un mois, par exemple, un jeune y a été tué, pour une histoire de vengeance. Contrairement à ce qui se serait passé dans n'importe quelle favela, ça a été un véritable traumatisme à Candeal ! Les gens y ont l'impression d'avoir gagné tant de batailles contre la violence, que le retour de la criminalité est vécu comme un échec collectif. La violence existe, comme partout. Mais elle est quand même tenue à distance.
L'expérience de Candeal est-elle un « miracle » social, ou religieux ?
Pour moi, qui ne suis pas religieux, c'est définitivement un miracle social... Mais en choisissant ce titre, je pensais surtout au chef d'œuvre du néo-réalisme italien, Miracle à Milan, réalisé par Vittorio De Sica en 1951. Là aussi, une communauté pauvre se bat contre la misère, au milieu des habitations riches qui occupent l'horizon… J'ai voulu jouer avec cette référence. Mais le clin d'œil du titre ne doit pas effacer cette réalité : ce qu'ont fait les gens de Candeal, ça tient vraiment du miracle.
Le Miracle de Candeal
Un film de Fernando Trueba
Espagne, 2004
Durée : 2h06
Avec Bebo Valdes, Carlinhos Brown, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Mateus…
Sortie salles France le 13 juillet 2005.
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