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Après un premier essai cinéma plus que transformé, avec le documentaire Retour à Kotelnitch (2003), l'écrivain Emmanuel Carrère signe son deuxième long métrage, La Moustache, adaptation de son roman éponyme (P.O.L., 1986). Mais plus de réalisme documentaire ici : on frôle le fantastique.
Emmanuel Carrère part de ce nœud extrêmement simple et pragmatique, et dissémine des éléments de malaise, jusqu'à l'explosion psychologique. Les poils tournent en spirale dans le siphon du lavabo, les gros plans sont, déjà, oppressants, et la musique de Philip Glass contribue à mettre la mécanique en place... Quand Marc se dévoile, sans poils, Agnès ne remarque rien. Mais alors rien du tout. À la limite du canular. Ni les amis chez qui il dîne, ni ses collègues de bureau, ni le barman du café du coin. Autour de cette moustache disparue vont se cristalliser les angoisses et les besoins de Marc : besoin d'amour, peur du regard vide et de la routine qui tue. Tout se passe comme si, symboliquement, la moustache était un rempart contre la société, un écran de l'intimité. Sans moustache, c'est la crise totale : amoureuse, professionnelle, mentale.
La moustache... ces quelques poils juste en dessous du nez recèleraient-ils, tels la chevelure de Samson, toute la force et l'identité du mâle qui les arbore ? Sans sa moustache, privé même du souvenir de celle-ci, Marc se fissure peu à peu, et emporte avec lui le spectateur. L'une des forces du film réside dans le refus de la voix off, et dans le choix de la focalisation interne. La perception du spectateur se calque sur celle de Marc : sons, images, rêves... Le spectateur partage le vertige du personnage, alors que la psychologie d'Agnès reste un mystère, voire une menace. Emmanuelle Devos joue à merveille la femme aimante, dont la sincère préoccupation risque à tout moment de s'inverser en une machiavélique manipulation. Inquiétante familiarité que Marc fuit au bout du monde. Dans la foule dense et anonyme de Hong Kong, il retrouve les gestes quotidiens dont il s'est coupé en France. Des gestes vides - sourire au guichet, politesse à un voisin de transport en commun... - mais fondamentaux : c'est la vie qui continue, pendant que la moustache repousse, que l'incompréhensible blessure, peut-être, se cicatrise.
La nouvelle moustache permet un nouveau départ au couple blessé. Carrère joue avec les temporalités : le voyage est-il rêvé ? antérieur à la crise ? Cette crise a-t-elle même existé ? La narration du film se détache, vers la fin, de la linéarité jusque-là respectée, et essaie de faire « décrocher » le spectateur, pris de vertige. Jadis coquetterie virile, la moustache chez Carrère devient le symbole paradoxal d'une possible faiblesse de l'homme, de l'incompréhension entre les deux membres d'un couple. Elle est le poil fragile qui sépare la vie quotidienne de la folie pure. Avec ou sans moustache, Marc est-il le même homme ? Son image rêvée est-elle conforme à l'homme qu'aime Agnès, depuis toutes ces années ? Carrère convie son spectateur à « une expérience de déboussolage, de montagnes russes psychiques, qui doit donner à la fois du trouble et du plaisir ». Plaisir du scénario et des acteurs irréprochables ; trouble évident de cette histoire un peu folle, qui s'achève dans le noir, comme un retour à la case départ qui n'en est pas vraiment un. A la fin du film - dont, sans la dévoiler, on peut dire qu'elle diffère de celle du livre, écrit vingt ans plus tôt - on ne sait pas si l'on est face à un happy end ou si le pire est à venir.
La Moustache
Un film de Emmanuel Carrère ; scénario Jérôme Beaujour et Emmanuel Carrère
France, 2004
Durée : 1h26
Avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Hippolyte Girardot...
Musique : extraits du « Concerto pour violon et orchestre » de Philip Glass
Sortie salles France : 6 juillet 2005
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