A l'occasion de la création de Youlei no kotoba - Corps de craie de Carlotta Ikeda à Lille les 10 et 11 juin 2005
La création à Lille du nouveau spectacle de Carlotta Ikeda, Youlei no kotoba - Corps de craie est l'occasion de revenir sur les fondements de la danse butô et l'inscription singulière de Carlotta Ikeda dans cette veine chorégraphique.
Le mot butô (bu : danse et to : fouler le sol) fait référence aux rituels shintoïstes, religion traditionnelle du Japon, antérieure puis mêlée au bouddhisme. Ces pratiques rituelles étaient destinées à communiquer avec les kamis (les esprits) des défunts, pour être un médium entre le monde des vivants et la mémoire des disparus. En tant que forme chorégraphique contemporaine, le butô apparaît dans les années cinquante. On a coutume se considérer le spectacle Kijinsky (« couleur interdite ») de Tatsumi Hijikata, en 1959, comme son acte de naissance.
Le Japon est alors anéanti moralement et matériellement par la guerre : la défaite et le traumatisme nucléaire sont encore des plaies à vif. C'est aussi une société écrasée par un carcan de normes sociales, morales et corporelles extrêmement strictes, dans laquelle toute représentation de la mort et des corps « anormaux » est bannie. Mais déjà, le pays panse ses blessures par une course effrénée au développement technique et scientifique afin d'égaler le modernisme occidental alors érigé en modèle. La danse butô s'impose alors en réaction contre la modernité, le culte de la vitesse et de la performance. Elle explore le ralentissement du mouvement et l'introspection, à l'instar du précepte de George Bataille dans La Part Maudite : « l'art comme le traitement d'un excès dont l'individu est porteur ».
La dimension rituelle du butô se rapproche aussi des liturgies dansées du culte à Dionysos, dieu du vin, de l'ivresse sensuelle et mystique dans la Grèce antique. Au-delà de la simple analogie : dans certaines tragédies grecques, comme Les Bacchantes d'Euripide, Dionysos est surnommé « l'étranger ». Paradoxe, ce dieu, associé à la culture grecque, est plutôt une figure mythologique présente dans toutes les cultures indo-européennes. L'histoire des religions a ainsi découvert des traces de son culte, et de ses représentations, en Inde, en Chine et au Japon.
Cette interculturalité essentielle du Butô est également au cœur de sa genèse comme courant chorégraphique contemporain : les premiers artistes butô (Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno, Ko Miruboshi) se tournent vers l'Europe pour y puiser des influences littéraires. Ils introduisent Sade, Lautréamont, Artaud, Genêt et Bataille au Japon. L'expressionnisme allemand des années 20 et 30 est l'autre influence occidentale majeure, tant sur le plan pictural que chorégraphique : Hijikata, Ohno puis Carlotta Ikeda ont tous été formés aux techniques de Marta Grahm et de Mary Wigman. Nombre de leurs travaux rappellent les œuvres cultes de Wigman, Totentanz (1917) et La Sorcière (1913). Réactions esthétiques à l'axe politique Berlin-Tokyo ? L'expressionnisme allemand est, dans son angoisse et ses violences, un pressentiment du fascisme naissant en Allemagne. Le Butô se place alors comme un témoignage et un exorcisme de l'expérience d'un tel régime au Japon.
Mais les artistes Butô viennent aussi chercher reconnaissance et légitimité en Europe : jusqu'au milieu des années 70, ils sont très marginalisés dans leur pays, et n'y sont pas du tout reconnus comme des artistes. Ils trouvent en particulier audience en France, à l'occasion du Festival de Nancy en 1971, du Festival d'Automne en 1978 et au Théâtre de la Ville à Paris. Puis, dernière étape de cette dimension interculturelle, de nombreux chorégraphes français viendront se former au Japon au début des années 80, comme Bernardo Montet. Partie 2 :
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