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3 reprises en copies neuves : "Voyage au bout de l'enfer" (1978), "La Porte du Paradis" (1980), "L'Année du Dragon" (1985)
Carlotta rend hommage à Michael Cimino, en reprenant en copies neuves trois grands films du réalisateur américain. Un hommage en forme d'hymne grandiose et désenchanté aux illusions perdues, qui trouvera une continuation avec la rétrospective qui lui sera consacrée dans le cadre de Paris Cinéma.
Un triptyque de la déconstruction du mythe américain
A revoir ces trois films qui ressortent sur les écrans français à quelques semaines d'intervalle, on est effectivement frappé par cette démesure qui ressemble à une marque de fabrique. Démesure du scénario, démesure des décors, démesure temporelle : La Porte du Paradis ressort aujourd'hui dans sa version originale de… 225 minutes ! Et démesure financière, enfin : Le Voyage… coûtera au final deux fois plus que les 7,5 millions de dollars prévus par Universal. De son côté, La Porte du Paradis a été un mémorable gouffre financier pour United Artists : ayant coûté entre 35 et 42 millions de dollars selon les estimations, le film a été retiré des écrans au bout de 48 heures d'exploitation ! Sorti en 1980, Heaven's Gate reprend un scénario écrit en 1974-1975. Dans la filmographie personnelle de Cimino, le film trouve donc sa place avant The Deer Hunter, comme en atteste cet entretien donné aux Cahiers en 1985 : « Je pense qu'il est utile et nécessaire d'établir un lien entre les films. Et je crois que si l'on prend mes trois derniers films en plaçant Heaven's Gate en premier, The Deer Hunter en second et Year of the Dragon en troisième, on a une sorte de trilogie, un triptyque ».
Un triptyque où se lisent trois moments fondateurs de la nation américaine, où volent en éclats trois épisodes cristallisés de son histoire : la fin de la construction du far west avec la sanglante guerre du Comté-de-Johnson, Wyoming (125 membres d'une communauté immigrée ont été promis à la mort par une association de riches propriétaires terriens, et « exécutés » avec le soutien tacite de l'armée, cavalerie arrivant vraiment trop tard) ; le traumatisme de la Guerre du Vietnam, et son impact irréversible sur un groupe d'amis de Pennsylvanie, immigrés lituaniens de la deuxième génération revenus de l'utopie du patriotisme américain ; enfin, avec L'Année du Dragon - qui marque la consécration au cinéma de Mickey Rourke -, Cimino signe un Parrain à la chinoise dans la New York des années 1980 : années de succès, de corruptions, et de désillusions, où l'American dream et le modèle du melting-pot s'inversent en un cauchemar social. Des Russes de La Porte du Paradis, et des Lituaniens de Voyage… aux Chinois, aux Italiens et au Polonais (Stanley White, le flic « Polac ») de L'Année du Dragon, les communautés de l'ingrate Amérique se dispersent, se défont, s'autodétruisent, et éclatent dans une solitude existentielle. La principale démesure de l'œuvre de Cimino, c'est peut-être cette noirceur indélébile, qui prend le spectateur aux tripes dès les premières images, dès les premières séquences. Dans des paysages magnifiques (qu'il s'agisse des immensités américaines du Wyoming, des montagnes de Pennsylvanie ou de la très urbaine reconstitution en studio de Chinatown), les couples se déchirent, les amitiés se rompent et les hommes sont seuls.
Trois films, et « une seule balle » ?
Ce n'est pas le moindre point commun entre ces trois films que de reposer sur des protagonistes solitaires, et marginaux. Il existe une réelle continuité d'humanité entre Jim Averill (Kris Kristofferson), Michael Bronski (Robert de Niro, inoubliable) et Stanley White (Mickey Rourke), à un point tel que Cimino lui-même a pu présenter L'Année du Dragon comme la « suite », dix ans après, de Voyage au bout de l'enfer… Stanley White a vécu le Vietnam, il en est revenu selon les mêmes règles hasardeuses qui ont poussé Nick (Christopher Walken) à y rester, et son traumatisme le conduit à retrouver des instincts de guerre et de survie en plein cœur de New York ; Stanley est un vrai solitaire, un véritable écorché, loser misogyne et « immigré raciste » qui traîne son mal-être sur Canal Street. Il semble en revanche dépourvu du mystère irréductible qui caractérisait la psychologie des personnages précédents, et sans l'ami qui permet à Jim et à Mike de se définir, de se réaliser. Dans La Porte… comme dans Voyage…, l'intrigue se cristallise en effet autour d'une amitié masculine, que vient moduler un personnage féminin : Linda (Meryl Streep) oscille entre Mike et Nick - qui, lui, ne reviendra pas -, et le très intéressant personnage d'Ella (Isabelle Huppert), mi-prostituée débrouillarde, mi-amazone du far west, qui se partage entre deux hommes, l'aristocrate Jim et le mercenaire Nath Champion (Christopher Walken, encore). Dans ces deux films, les protagonistes se construisent sur cette béance de l'amitié, sur la perte de l'ami au nom d'un idéal absurde : une double perte, en somme, que rien ne vient remplacer. A cette fraternité entre les personnages s'ajoute la fidélité aux acteurs d'un film à l'autre : Mickey Rourke apparaît déjà dans La Porte du Paradis, une apparition assez discrète à laquelle la version intégrale rend sa mesure. Et Christopher Walken hante indiscutablement les deux premiers « volets » de ce triptyque, avec son regard halluciné et son charisme fascinant.
Il est saisissant d'entendre ces échos entre ces trois films de Cimino : en plus de la récurrence de motifs internes - la roulette russe qui ponctue les épisodes de Voyage… ; les flammes de Saigon et des hauts fourneaux de Pennsylvanie ; les écrans de fumée (de train, de poussière, de feu) qui passent dans les principales séquences de La Porte du Paradis -, les films se répondent entre eux. Ils s'ouvrent tous trois par d'incroyables scènes collectives, des scènes de liesse et de danse - le bal de Harvard, le mariage de Steven, et le nouvel an chinois - où hommes et caméras sont infailliblement chorégraphiés. Ils sont visuellement ponctués par des scènes souterraines : les tripots de Chinatown rappellent en effet les salles de jeux des films précédents, celles où s'affrontent les coqs du Wyoming ou les humains du Vietnam. Enfin - et ici s'arrêtera le jeu fécond des ressemblances, lorsque Stanley White lance à ses collègues flics : « On est quatre types dans une salle avec un pistolet sur la tempe », on pense bien sûr au jeu fatal de la roulette russe, à cette « seule balle » censée tuer le daim du premier coup dans la chasse selon Mike, mais aussi à cette veuve de Heaven's Gate qui se tire une balle dans la cervelle, après la retraite de cette cavalerie inutile, symbole destitué d'une terre d'accueil qui a manqué à toutes ses promesses.
- Voyage au bout de l'enfer (The Deer Hunter)
Etats-Unis, 1978 - 183 min
Avec Robert de Niro, John Cazale, Christopher Walken, John Savage, Meryl Streep…
Reprise France le 1er juin 2005
- L'Année du Dragon (The Year of the Dragon)
Etats-Unis, 1985 - 134 min
Scénario de Oliver Stone
Avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane…
Reprise France le 22 juin 2005
- La Porte du Paradis (Heaven's Gate)
Etats-Unis, 1980 - 225 min
Avec Kris Kristofferson, Christopher Walken, John Hurt, Isabelle Huppert, Jeff Bridges, Mickey Rourke…
Reprise France le 6 juillet 2005
(*) sorti tout juste un an avant Apocalypse Now de Coppola
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