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45e Festival international du film d'animation. Annecy, 6-11 juin 2005
Au 45e Festival du film d'animation d'Annecy, la sélection des longs-métrages en compétition offrait trois perles d'humour noir, résolument destinées à un public adulte et adolescent. Produites au Danemark, en Estonie et en Hongrie, avec des budgets inversement proportionnels à leur inventivité.
Terkel I Knibe (titre international : Terkel in trouble)
Première escale au Danemark avec un croisement improbable entre Pulp Fiction (pour le thriller pop parodique à références), South Park (pour le trash adolescent) et le Muppet Show (pour le style d'animation), en images de synthèse 3D.
Terkel, ado bagué, est le souffre-douleur des deux teignes du collège, depuis que son grand-père les a dérouillés (ils lui avaient volé des bières). Sa mère enchaîne clope sur clope dans la maison mais elle a peur qu'il attrape des microbes. Son père n'a qu'un seul mot en bouche : « non ». Sa petite sœur est collante à souhaits et il n'hésite pas à la cogner pour s'en débarrasser. Terkel a un bon copain, qui se promène avec une barre de fer dans la poche, « ça peut toujours servir ». Un prof baba cool débarque faire un remplacement et propose d'emmener sa classe en excursion dans la forêt pour découvrir le monde merveilleux des insectes. Mais d'ici là, Terkel va devoir faire face aux menaces de mort proférées à son encontre par un corbeau mystérieux, et promène sa culpabilité d'avoir provoqué le suicide d'une de ses camarades, amoureuse de lui, en l'ayant traité de grosse baleine pour frimer auprès des bad boys de sa classe. Ambiance thriller comique grinçant au collège, donc, avec des personnages à l'allure de gentils héros d'émission pour enfants dont on aurait vicieusement échangé les dialogues contre une quantité ahurissante d'injures, allusions sexuelles, scatologiques, et autres. Méchamment hilarant, ponctué par les interventions récurrentes d'un narrateur se déguisant en divers personnages et par des séquences de comédie musicale gore ou altermondialisto-cynique, Terkel I Knibe parvient à rester terriblement humain et proche des préoccupations d'un ado, sans jamais tomber dans le trash gratuit.
Stefan Fjeldmark (co-réalisateur avec Kresten Andersen et Thorbjorn Christoffersen) raconte la genèse du projet :
« L'histoire est basée sur une émission radio d'un comique danois très connu chez nous, très loufoque : Anders Matheson. On avait déjà fait du long métrage 2D pour enfants (Gloups, je suis un poisson, Asterix et les vikings - en cours de production), et on voulait expérimenter quelque chose de nouveau. Comme on voulait de l'humour noir, il nous fallait un petit budget pour rester libres de nos mouvements. On a fait un test d'animation, avec un plug-in de 3DS Max, permettant d'animer les personnages à la souris, comme des marionnettes. Cela était très rapide et donnait un style Muppet Show très efficace. On a pu donc se dire que le film était faisable pour 2 millions d'euros et trouver des financements, avec une télévision nationale, un distributeur et le Danish Film Institute.
Afin de tenir le budget, nous avons mis au point une sorte de Dogme animé, focalisé sur l'histoire que nous voulions mettre en image. On choisirait toujours la voie la plus simple pour la raconter. Du coup, ça crée un style. Comme l'émission de radio avait eu beaucoup de succès, nous étions confiants par rapport au scénario. Basé sur l'humour et les dialogues, genre sitcom, on savait que l'on n'aurait pas d'images trop complexes à fabriquer, principalement des personnages qui parlent et n'ont pas d'interactions physiques complexes entre eux. De plus, les voix étant toutes faites par le même acteur, cela faisait des économies ! Les décors ont été simplifiés à l'extrême, ça se passe dans une petite ville, dont on n'a modélisé qu'une seule rue, exploitée ensuite avec tous les cadrages imaginables. Tous les personnages ont été modélisés à partir d'une même structure, celle de Terkel. On a utilisé un logiciel courant, 3DS Max et mobilisé tous les ordinateurs du studio, jusqu'à ceux des secrétaires, la nuit. L'équipe comptait moins de 30 personnes et la production a duré un an.
Vu le ton et les thématiques abordées, on s'attendait à une cabale, mais les critiques ont adoré. Le film a très bien marché, on a multiplié la mise de départ par 5 au moins. La veille de la sortie, Terkel était déjà piraté et téléchargeable sur l'Internet... Alors quand on a préparé le DVD, on s'est dit que personne n'allait l'acheter. Donc nous avons réalisé 20 minutes d'animation supplémentaire, et ça a été un carton. A la base, c'était un film prévu uniquement pour le Danemark, mais vu le succès chez nous, nous allons tenter de le vendre à l'international. »
Nyocker! (titre international : The District!)
De Copenhague, direction Budapest. Nyocker ! était à l'origine une mini série, sur une idée originale de son producteur, Erik Novak, réalisée ensuite par Aron Gauder. Une sorte de Roméo et Juliette dans un quartier chaud, mêlant Tziganes, Hongrois, Arabes et Chinois. Gros succès à la télévision hongroise mais manque de liberté pour le réalisateur, qui décide de reprendre le projet et d'en faire un long-métrage à micro budget : 500 000 dollars, en 18 mois de production. Graphiquement, Nyocker ! est un mélange de personnages dessinés à la main, animés en découpage, puis incrustés dans des décors 3D, avec 15 stations de travail et une ferme de rendu de 20 PC dans un studio de 12m2. A titre de comparaison, Pixar commande régulièrement un millier d'ordinateurs, tous de la même série de fabrication, pour bâtir ses fermes de rendu et se prémunir des bugs. La qualité technique de l'animation 3D n'a certes rien à voir. Mais l'intérêt, disons « artistique », non plus.
Côté scénario, afin de s'attirer les faveurs de la famille de son amoureuse hongroise, un jeune Tzigane remonte le temps à l'ère préhistorique pour créer une réserve de pétrole sous son quartier. De retour au présent, il commence à l'exploiter. L'argent coule à flot, tout le quartier est bouleversé et devient un enjeu international, dépassant largement les gangs qui se le disputent, Bush finissant par se mêler à la partie...
Le film a été principalement financé par l'équivalent hongrois du CNC, décrochant la seule subvention accordée au long-métrage animé en 2004. Depuis sa sortie, Nyocker ! a accumulé 70 000 entrées, ce qui est un gros succès pour la Hongrie, et pour son secteur animé, historiquement peu enclin à la démarche commerciale. Film culte là-bas, Nyocker ! nage en pleine street culture, boosté par une bande son due à la crème des rappeurs et DJ hongrois. Le film se cherche maintenant des distributeurs internationaux, des tractations pour la France sont en cours, et devraient être accélérées par le Grand Prix reçu à Annecy.
Frank and Wendy
Fin du voyage en Estonie. Frank and Wendy, comme Nyocker !, était à la base une série TV animée (d'ailleurs très remarquée à Annecy 2003), et le long métrage est en fait un montage d'épisodes, d'où un côté parfois un peu décousu. On y suit néanmoins avec un plaisir jubilatoire les aventures abracadabrantes de deux agents secrets américains, Frank et Wendy, envoyés en Estonie, sans doute l'un des endroits les plus dangereux du globe, au cœur de l'axe du mal... Sauver le monde est leur lot quotidien, qu'ils combattent une multinationale de hamburgers fondées par des nains nazis, ou le premier satellite estonien maintenu en orbite par la musique d'un gourou psychokinétique. Du grand n'importe quoi, en 2D traditionnelle, mais avec un style particulièrement cradingue, très loin de ses ancêtres soviétiques. Bref, un reflet pertinent de la violence économique et sociale qui règne aujourd'hui dans les pays de l'ex-bloc communiste, dont on s'étonnerait presque qu'il soit l'œuvre du studio d'animation historique de l'Estonie, Eesti Joonisfilm, habituellement plus versé dans la sous-traitance (Kirikou et la sorcière) ou les courts métrages d'auteurs dans la grande tradition de l'illustration estonienne. Et là encore, l'Etat finance largement le film. On se prend à rêver d'un jour où le CNC français diversifiera un peu ses aides...
A travers Terkel I Knibe, Nyoker ! et Frank and Wendy, ce sont trois modèles de production alternative qui s'esquissent en Europe, et ne s'embarrassent pas de leurs paradoxes. Tout sauf politiquement corrects, ils sont pourtant réalisés dans des cadres très institutionnels, que ce soit dans un studio majeur de la production locale, et/ou avec des fonds majoritairement publics. Fondés sur un projet artistique fort auquel tout est inféodé, d'abord prévus pour le public du coin, leur succès les poussent à une ouverture à l'international. L'exact inverse du modèle « classique ».
L'artisanat de long-métrage animé est donc bien possible, en partie grâce à la démocratisation des outils numériques. En partie aussi grâce à l'investissement public et à la tradition animée en vigueur au Danemark, Estonie et Hongrie. Mais surtout parce qu'il est viable économiquement, pour ne pas dire sacrément rentable, les contraintes budgétaires étant transcendées par un grand engagement au niveau du propos ; la performance technique et la force de frappe marketing n'étant plus le critère de qualité ni l'argument de vente, le public y trouve plus que son compte, et en redemande. C'est finalement un cercle très vertueux que nous voyons là se dessiner, et s'animer, en Europe.
45e Festival du film d'animation d'Annecy
Annecy, 6-11 juin 2005
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