Reprises Monte Hellman
Mini-chroniques des trois films de Monte Hellman ressortis par Carlotta Films sur les écrans français le 15 juin 2005.
Macadam à deux voies (Two Lane Blacktop)
La route, le défilement du paysage, rien de plus cinégénique en soi. Prenez une caméra, laissez la lumière pénétrer l'objectif, les formes défiler, il n'y a presque plus rien à faire, qu'à contempler la mécanique même du cinéma en train de se faire. D'une mécanique à l'autre, l'automobile semble la condition même pour parcourir l'espace américain. C'est celle de Macadam à deux voies, sur lequel on revient en cherchant à percer les mystères d'un décrochage et des embranchements d'un film, du cinéma américain et d'un moment de l'Histoire.
Macadam à deux voies avec ses personnages sans nom, The Mechanic, The Pilot, The Girl, GTO (aussi le modèle de voiture conduit par Warren Oates), qui sont des héros sans passé ni avenir. Ils n'ont pour destination que des villes où ils n'arriveront jamais. Sans buts réels (les destinations semblent interchangeables), ils errent avec le duel ou la fille comme seuls enjeux. Une fille, symbole ultime de liberté, qui ne s'engage pas, passe d'un homme à l'autre comme poussée par des vents contraires. Cette liberté ultime que le film traque au moment où point la fin des utopies (1971), Monte Hellman la filme avec un naturalisme documentaire de chaque instant. On traverse en silence un monde multiple fait de villes et de routes presque désertes, on erre dans des réalités captées comme autant de présence climatique. Images de nuit à peine éclairées, visage sublime du conducteur se découpant sur un horizon où l'aube se profile, tout Macadam à deux voies crépite de son présent, comme une immersion au sein d'une réalité fragile qui aujourd'hui nous apparaît comme un souvenir brûlé vif.
Comme Pat Garett & Billy the Kid, Macadam à deux voies (même scénariste) est l'un des derniers westerns, la fin des illusions, le désenchantement à demi avoué. On avance en silence, coupé du monde en-dehors de celui de la compétition automobile (The Mechanic, The Pilot), on fait entrer le monde chez soi (GTO) en cueillant des auto-stoppeurs, pour s'inventer des vies, ne pas tromper trop vite le passé. Les paysages au devenir antonionien (un monde de signes) sont autant d'espaces nostalgiques et mythologiques qui s'effacent. Ils sont les reflets d'une fin du monde inéluctable où la voiture symbolise l'ultime rempart individualiste, la seule liberté possible mais déjà défaite. Le film n'est que bifurcations, arrêts, temps mort, pauses ; presque mutique, il semble résigné. La course reste la dernière manière de prouver sa virilité dans un monde où la femme refuse de s'attacher à n'importe quel port. Elle est de nulle part, à chaque homme, presque abstraite.
Sans finitude, Macadam à deux voies n'est plus la conquête d'un espace mais l'éventualité diffuse de la rencontre et de l'égarement, la traversée d'une Amérique construite et somnambule. C'est le dernier et ultime poster mélancolique d'un pays rêvé, une œuvre de la déception incarnée où l'on passe les vitesses d'un espoir sans autre nom que le cinéma.
Jérôme Dittmar
Un film de Monte Hellman
Etats-Unis, 1971 - 102min
Avec Warren Oates, James Taylor, Laurie Bird, Dennis Wilson…
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L'Ouragan de la vengeance
En revoyant L'Ouragan de la vengeance, titre idiot sensé traduire le plus poétique Ride in the Whirlwind, on se dit qu'il faut être sacrément aveugle pour qualifier ce film de western. Et pourtant, il y a bien des cowboys, des bandits, des carrioles qu'on attaque et un sherif qui veut faire respecter la loi. Mais Monte Hellman ne se satisfait pas du decorum. Comme dans The Shooting, les costumes et le décor sont (re)connus, mais les personnages appartiennent déjà à un autre monde. Post-western, dira t-on, où souffle bien fort le vent de cette mystérieuse modernité, qui réside peut-être plus dans le mystère qu'elle pose comme principe plutôt que dans des formes esthétiques déterminées.
Dans L'Ouragan de la vengeance, donc, trois cowboys, dont le scénariste du film, Jack Nicholson, traversent le désert pour se rendre à Wako, ville qui leur donnera du travail. Ils font escale dans une petite maison tenue par un groupe de bandits en fuite. Lorsque les forces de l'ordre les encerclent, les trois gars se retrouvent pris au piège de la fusillade, contraints à fuir, et donc à se confondre aux yeux de la loi avec les bandits. Seuls deux d'entre eux en réchappent, mais dès lors, ils ne font qu'entamer une course sans fin, aussi injuste qu'inéluctable, contre des forces de l'ordre qui ont tout leur temps pour appliquer une loi aveugle, devenue fatalité. Fuite en avant qui n'a pas de sens, sinon de permettre aux personnages de vivre encore un peu, le film déroule son mouvement infini aux confins de l'absurde et du tragique. On pense bien sûr à Beckett, grande référence de Monte Hellman, qui amène son film sur une pente métaphysique assumée.
Très vite, le désert que traversent les deux hommes en fuite en rappelle un autre, plus récent : celui de Gerry de Gus Van Sant. Dans sa manière unique de transformer le western en traversée spirituelle, en ultime mise à l'épreuve du corps et de l'âme dans ce qu'ils ont de plus profond, de plus humain, on trouve bien dans L'Ouragan de la vengeance un père possible aux deux Gerry qui, quarante ans plus tard, vont se perdrent au même endroit et vivre une expérience similaire.
Mais, loin d'en faire un voyage purement métaphorique, Monte Hellman ancre son film dans une réalité incarnée. Très documenté, L'Ouragan de la vengeance montre en effet comme jamais la vie quotidienne dans le farwest, en particulier lorsque les deux hommes en fuite se réfugient dans une famille. Le travail de la ferme, la façon dont le mari se lave avant de rentrer manger, la composition du repas... Hellman prend le temps d'observer ces gestes intemporels comme un dernier refuge pour ses personnages. Bien loin du bon vieux western, donc, L'Ouragan de la vengeance trace son sillon unique et perturbant dans la poussière de l'Histoire américaine. Et offre au spectateur une expérience rare.
Laurence Reymond
Un film de Monte Hellman
Etats-Unis, 1966 - 82 min
Avec Jack Nicholson, Cameron Mitchell, Harry Dean Stanton...
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The Shooting
Deux cow-boys, Willett et Coley, servent d'escorte à une mystérieuse jeune femme en échange d'une prime. Alors qu'il traverse le désert, le trio est rejoint par l'étrange Billy Spear, qui décide, après la mort de l'un des chevaux, de se débarasser de Coley... Le scénario de The Shooting est signé de Carole Eastman, mystérieuse jeune femme décédée l'an dernier et qui fut une proche de Jack Nicholson. Passé à peu près inaperçu lors de sa sortie aux Etats-Unis, le film garde aujourd'hui une dimension mythique.
Un film de Monte Hellman
Etats-Unis, 1967 - 82 min
Avec Warren Oates, Millie Perkins, Will Hutchins...
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