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La Pègre

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La violence au pouvoir

Copie unique et sortie tronquée pour un grand cinéaste coréen : rien que pour cela, La Pègre est un film à ne pas rater. Mais les aventures tristement complexes de sa distribution ne doivent pas masquer l'intérêt premier du film, son étude sans fard de la violence dans une Corée récente, voire contemporaine.

La Pègre, dès sa sortie, a tout du grand film maudit, comme l'histoire du cinéma aime à les chérir. Après qu'il fut montré une fois au festival de Venise, les producteurs décident de le remonter contre les vœux du cinéaste. Bien embêté, le distributeur français ne va pas sortir la version rejetée par son auteur, et se retrouve donc dans une situation délicate. D'où cette sortie sur une seule copie, dans un délai très court autorisé spécialement par le CNC, le film n'ayant certainement pas de visa. Triste situation pour un film d'un très grand cinéaste coréen, dont l'oeuvre commence tout juste à être diffusée régulièrement en France. Mais passé l'étonnement et l'énervement, reste l'important : le nouveau film d'Im Kwon-taek.

Avec ce lon métrage totalement différent de ses précédents (Le Chant de la fidèle Chunhyang, Ivre de femme et de peinture...), le Coréen change comme à son habitude de style, de sujet et d'époque, pour s'intéresser à l'histoire d'un jeune homme violent de la fin des années 1950, dont le parcours personnel va embrasser celui de son pays, dans ses circonvolutions politiques majeures. Portrait de la Corée du sud sur vingt ans, donc, mais vue sous un certain angle, celui que le cinéma coréen adopte le plus volontiers : la violence. Sur le schéma du film-fresque, balisé par des panneaux qui nous rappellent la chronologie des évènements politiques qui secouent la Corée (échec du parti libéral pro-américain au sortir de la guerre de Corée, montée du pouvoir militaire, révolte étudiante et crise en 1961), Im Kwon-taek montre, à travers son personnage principal Choi Tae-woon, un opportuniste prêt à tout pour « réussir », une histoire de la violence. Contagieuse, bien sûr, menaçant constamment de resurgir alors qu'on pense l'avoir dominée par la ruse, elle est le moteur du film, sont cœur brûlant.

La Pègre, contrairement à ce que le titre laisse supposer, n'est plus alors un groupe auquel le personnage appartient, mais bien plutôt le mode de fonctionnement du pouvoir : les forces en présence, petite pègre, pouvoir militaire américain, puis pouvoir industriel basé sur les aides américaines, chacun fonctionne comme une pègre, construisant son pouvoir sur l'argent et la peur. En s'adaptant à chacun de ces groupes, qui vont le faire monter en puissance par leur parrainage, Choi Tae-woon n'apparaît jamais comme un salaud, mais bien plutôt comme un homme qui veut s'en sortir, et qui pour cela, doit intégrer la violence et le crime. Dans toute sa grandeur, Im Kwon-taek n'est pas là pour instruire le procès des petits arrivistes qui se multiplient dans des situations politiques chaotiques, il tente de comprendre une globalité, un système au-delà des hommes, mais bel et bien produit par eux.

Sans tomber non plus dans la thèse politique, La Pègre pose un regard subtil en terrain miné. On regrette pourtant un peu la trop brève durée du film, qui semble taillé pour un costume supérieur, et comme obligé à tenir dans ce délai (1h37 !). Monté très serré, le récit avance ainsi au pas de charge, et perd peut-être en nuance - nuance dont on sait Im Kwon-taek plus que capable.

La Pègre
Un film d'Im Kwon-taek
Corée du sud, 2004
Durée : 1h37
Avec Cho Seung-woo, Kim Min-sun, Kim Hak-joon...
Sortie salle Paris : 8 juin 2005

[Illustrations : La Pègre. Photos © Pathé Distribution]

Laurence Reymond